Entre Ismène et Antigone - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Entre Ismène et Antigone

En relisant le séminaire de Lacan, L’Ethique de la psychanalyse, j’ai relu bien sûr dans la foulée l’Antigone de Sophocle. A l’occasion de cette relecture je me suis demandée pour quelles raisons Lacan a abandonné soudain nos assises tragiques analytiques, celles de l’Œdipe et d’Hamlet, pour mettre en avant le personnage d’Antigone, un personnage féminin.

Il semble que par rapport aux deux premières tragédies, elle est celle qui assume la tragédie familiale, celle qu’on appelle « le malheur des labdacides » en toute lucidité. Si elle en est victime, c’est en victime consentante qu’elle assume son sort, celle de son até familiale, les signes de son destin qui se répète d’une génération à l’autre à partir de la faute première, celle de leur ancêtre, Tantale. Cette tragédie d’Antigone, par rapport à celle de l’Œdipe ou de celle d’Hamlet, pourrait donc métaphoriser ainsi ce qu’il en est de ce travail de l’analyse, qui consiste effectivement à exhumer les signes de chacun de nos destins familiaux que nous répétons sans rien en savoir par nos symptômes et dans les erreurs répétées de nos vies et donc à pouvoir les assumer, de façon consciente. Oui, il en fût ainsi. Ceci est l’histoire de notre famille. Antigone serait donc celle qui assume la vérité de cette histoire mais au prix de sa vie.

Alors dans cette trajectoire, je me suis posée la question de savoir quel était le rôle du personnage d’Ismène, la sœur d’Antigone. N’est-elle là que pour lui servir de faire-valoir, mettre en valeur le courage et la détermination d’Antigone ? Il me semble qu’elle est plutôt avec sa sœur, un personnage clivé. Ce qui le laisse penser c’est ce long passage qu’on pourrait appeler « la complainte d’Antigone », celle où elle regrette la vie d’épouse et de mère qu’elle ne pourra avoir.

A la fin de cette tragédie, il y a sur scène un amoncellement de cadavres. Les deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice, puis Antigone qui se pend dans son tombeau avec son écharpe de lin, Hémon, son fiancé, qui après avoir tenté de tuer Créon, retourne l’arme sur lui-même et s’écroule sur le corps de sa fiancée. Puis de désespoir, la mère d’Hémon se pend. Seuls, survivent. Créon mais aussi Ismène.

Qu’advient-il de cette sœur d’Antigone, celle qui est passée à côté de ce destin tragique, mais qui n’en reste pas moins le témoin vivant de ce destin familial, celle qui seule, désormais, a la charge de transmettre la vérité de son histoire à ses descendants, aux descendants d’Œdipe et de Jocaste.

Mais entre le destin d’Ismène, la résignée, et celui d’Antigone, la révoltée, la rebelle, n’y a-t-il pas un autre choix possible ?

 Il me semble que quand les analystes étudient avec beaucoup d’attention et de façon renouvelée, d’une génération à l’autre, ces tragédies, en tant qu’elles leur permettent de mythifier en quelque sorte leurs approches cliniques et leur évite de trahir ainsi le plus secret de l’histoire de leurs analysants, ils oublient quand même que dans ces temps anciens de la naissance de la tragédie célébrée en l’honneur de Dionysos, étaient toujours créées des comédies. Et en contre point à ces deux personnages d’Ismène et d’Antigone, deux femmes malheureuses, victimes de leur masochisme, nous oublions souvent ces femmes décidées et pleines de verve que décrivait Aristophane, aussi bien dans « Lysistrata » que dans « L’Assemblée des femmes ». Elles savaient nous communiquer la joie de vivre et surtout témoignait de l’existence de ces cultes phalliques qui élevaient ce phallus au rang de signifiant. Ainsi dans le sillage de Dionysos, dieu du vin et de la vigne, mais également dieu de la jouissance, pouvaient-elles « partir en bacchanales » et, comme en témoignait cette sympathique Lysistrata, « envoyer joyeusement leurs persiques en l’air », bien sûr grâce à leurs hommes, leurs hommes-symptômes.

 J’ai explicitée cette approche dans l’un de mes ouvrages paru chez L’Harmattan, en décembre 1999, « La place des femmes dans la psychanalyse ».



2 commentaires sur “Entre Ismène et Antigone”

  1. Petracca Michele dit :

    Arrêtez de penser manichéenne.

    Les deux soeur ensemble? Athena!

    En particulier:  » Métis », « Thèmes », « Hera », sont respectivement les trois premières épouses de Zeus, le fils du Titan « Chrono » et de la Titan femme, « Rea ». Première [deiezione]: Rhea sauve Zeus, le dernier de ses fils. Elle trompe Chrono: elle met des pierres dans un linge en lequel Zeus était enveloppé . Autrement dit, le corps devient l’activité intentionnelle. Deuxième [deiezione]: Zeus défait Chrono aidé par Métis; puis, sur les conseils de Métis, Zeus doit trancher la tête de Elle. Autrement dit, l’activité intentionnelle acquiert la capacité de transcender son propre corps: cette [l’activité intentionnelle] devient le monde « autour ». Athena probablement pourrait symboliser l’apparition de l’Autre; Elle surprend par son apparence.

    «  »un fragment de ma thèse » »

    Apollon et Python! en utilisant la psychanalyse freudienne et de la phénoménologie génétique.

    Pardonnez mon français

  2. Fainsilber dit :

    Bonjour Michèle,

    il ne s’agit pas d’être manichéenne par rapport à la mythologie, parce que ces histoires mythiques ne sont utilisées par les psychanalystes – en tout cas par moi- pour illustrer ce qu’on souhaite décrire de ce qui est en jeu dans le champ analytique. En l’occurrence avec Ismène et Antigone, ce que je souhaitais démontrer c’est le fait que le dit masochisme féminin, celui qui irait jusqu’à vous faire accepter la mort, n’est quand même pas le tout de la sexualité féminine. Il y a d’autres voies possibles et c’est la raison pour laquelle j’évoquais le personnage si sympathique de Lysistrata, personnage qui sait profiter de la vie et qui a de plus des rapports heureux et non conflictuels avec les hommes, même si elle organise la grève du sexe pour obtenir que les hommes cessent de se battre entre eux.

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