Métaphores et métonymies - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Métaphores et métonymies

 Lacan a rapproché la métaphore et la métonymie de ces deux mécanismes du travail du rêve que sont la condensation et le déplacement. Ces termes méritent donc d’être définis, analysés  et comparés entre eux avant de pouvoir s’inscrire sur le graphe du désir.

 J’ai commencé par glaner un certain nombre de ces figures de style et de ces mécanismes et  tout d’abord quelques métaphores qui sont pour la plupart des métaphores poétiques :

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage » (Baudelaire, « l’ennemi »)

« Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées » (Baudelaire « Spleen »)

«  Bergère, ô tour Effel » (Apollinaire, Zone)

« Vieil Océan, ô grand célibataire. » Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant I)

« Cette faucille d’or dans le champ des étoiles. »V. Hugo.

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes. » (Paul Valéry, Charmes, Le Cimetière marin)

Dans les premières métaphores,  les deux signifiants sont présents l’un a côté de l’autre, la jeunesse et l’orage, le poète et le boudoir, la bergère et la tour Effel, par contre dans les deux dernières, la substitution est effective : la lune disparaît derrière la faucille d’or, la mer derrière le toit et les voiles derrière les colombes. Entre ces deux formes de métaphore on peut insérer celle du « famillionnaire », car dans celle-ci les deux signifiants familier et millionnaire se condensent l’un avec l’autre pour former un nouveau mot. Il ne faisait pas jusque là partie du code, du trésor des signifiants.

La métaphore et la métonymie correspondent toutes deux à une opération de substitution, mais pour la première, le terme choisi pour lui être substitué se situe hors de son champ, le plus lointain possible, car plus il se trouve éloigné plus l’étincelle poétique sera réussie. A ce titre, ce vers de Baudelaire « Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées » témoigne de ce grand écart non seulement possible mais souhaitable entre les deux signifiants qui vont créer la métaphore.

Lacan la présente ainsi «  Disons que la poésie moderne nous a fait faire ici un grand pas, en démontrant que toute conjonction de deux signifiants seraient équivalente pour constituer une métaphore, si la condition du plus grand disparate des images signifiées n’était exigée pour la production de l’étincelle poétique, autrement dit pour que la création métaphorique ait lieu ».[1]

Dans la métonymie, la substitution qui la provoque s’effectue entre deux signifiants qui vivent si on peut dire en bon voisinage. On n’a pas les chercher bien loin. Il y a de nombreuses formes de métonymies, sans compter celle  qu’on cite souvent comme la partie pour le tout : les trente voiles pour les trente navires.

En voici quelques exemples :

« Paris a froid, Paris a faim » [2]

« Boire une bonne bouteille »

« Un village de mille âmes ou de trente foyers »

L’Hôtel Matignon ou l’Elysée pour le gouvernement ou la présidence de la république. Il en va de même pour la Maison Blanche. D’un homme ont peut dire que c’est  une fine lame, une bonne plume, un second couteau, ou une mauvaise langue, encore que cette dernière expression soit plutôt réservée aux femmes, Dieu sait pourquoi !

Le plus souvent la métonymie est prise dans le  discours courant, elle engendre peu de nouveaux sens mais il y a quand même des exceptions, celles par exemple des mots d’esprit. Lacan cite comme exemple de métonymie ce mot d’esprit de Alfred Jarry dans Ubu Roi : « Vive la Pologne, parce que sans la Pologne, il n’y aurait pas de Polonais ». De même un dicton anglais qui inverse l’ordre du sujet et de l’objet dans ces deux propositions «  Ce n’est pas le chien qui remue la queue mais la queue qui remue le chien » est une métonymie et un trait d’esprit.

Il existe aussi une forme de métonymie qui est raffinée et ironique, qui s’appelle un hypallage, tel celui forgé par Jacques Prévert  « Un vieil homme en or avec une montre en deuil ». Il y a une amusante substitution entre les deux qualificatifs : l’or est attribué à l’homme et le deuil à la montre.

L’exemple du trait d’esprit d’Henri Heine et de Frédéric Soulié, tel que Lacan le reprend,  indique une autre forme de métonymie celle qui est spécifiée par un « virement de la signification ». Alors que Frédéric Soulié constate, au cours d’une réception, qu’on adore encore de nos jours le veau d’or, sous la forme de ce personnage cousu d’or, Henri Heine lui répond « Oui, mais, pour un veau, il a passé l’âge ». Le veau d’or, objet d’adoration est ainsi devenu viande de boucherie. Il n’y a pas eu à proprement parler de substitution d’un signifiant par un autre, le même signifiant « Veau » a reçu une autre signification et il n’a même pas eu à changer d’orthographe pour effectuer cette transmutation.

Lorsque la métonymie est usée jusqu’à la corde, elle devient cliché. Elle  alimente aussi beaucoup de dictons et d’expressions tombés dans le discours commun tels  « prendre son courage à deux mains », « avoir les poches percées ». Mais je trouve qu’il est quelquefois difficile de savoir si ces expressions sont des métaphores ou des métonymies, par exemple celles-là : « La plus belle mariée du monde ne peut donner que ce qu’elle a » ou encore « On ne peut pas plaire à tout le monde… et à son père »,  « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », ou encore « faire le pied de grue ». Cette question mérite d’être posée car comme l’indique Freud, les hystériques sont capables de redonner leur sens premier, primitif,  à des expressions les plus usuelles et usées et la question est donc celle de savoir si leurs symptômes sont fabriqués avec des métaphores seulement ou si les métonymies peuvent aussi leur servir de matériau de base avec lequel elles puissent les inventer. Si nous partons de cette expression « faire le pied de grue » qui a le sens d’attendre quelqu’un ou quelque chose, à partir de là, un beau fantasme de prostitution peut s’exprimer avec son aide et donc faire symptôme, mais ce sera à partir de l’équivoque du mot grue donc à partir de la métonymie. D’autre part,  comme cette expression est liée au verbe attendre, on peut bien sûr à partir de là développer un fantasme de grossesse et donc attendre un enfant mais alors est-ce que cette expression « faire le pied de grue » ne serait pas la métaphore de ce désir d’enfant ? Dans cette expression, le versant métonymique serait lié au signifiant « grue » tandis que la substitution du verbe « attendre » par le verbe « faire le pied de grue » jouerait de son versant métaphorique. Mais d’autres symptômes décrits par Freud peuvent continuer eux aussi à nous poser questions par rapport à ces deux tropes quand même si proches l’une de l’autre que Lacan a reproché à  la métonymie d’être une métaphore pauvre.

Un verbe à tout faire y compris une obsession 

 

Dans l’une de ses lettres adressées à Fliess[3] Freud décrit l’obsession d’une jeune fille élève d’une école de couture. « En ce qui concerne la névrose obsessionnelle, il se confirme que c’est par la représentation verbale et non par le concept lié à cette dernière (je pense qu’il s’agit donc du signifiant et du signifié que Freud dénomme ainsi) que le refoulé fait irruption (plus précisément par le souvenir verbal). C’est pour cette raison que, dans le cas d’idées obsédantes, les choses les plus disparates se trouvent unies sous un vocable à significations multiples. Ces mots à plusieurs sens permettent pour ainsi dire à la poussée irruptive de faire d’une pierre deux coups, comme le montre l’exemple suivant : une jeune fille va bientôt terminer son apprentissage. Une idée obsédante la poursuit : il faut qu’elle continue, qu’elle en fasse davantage, elle n’a pas fini, elle doit apprendre encore tout ce qu’il est possible de savoir. A l’arrière plan de ses obsessions se dissimule un souvenir d’enfance : assise sur son pot de chambre, elle ne veut pas y rester tout en se répétant de la même façon qu’il fallait qu’elle resta, qu’elle fit davantage, qu’elle n’avait pas fini. Le mot faire permet de raccorder la situation présente à la situation infantile. Les idées obsédantes utilisent souvent l’imprécision verbale pour se dissimuler et permettre de pareilles applications multiples ».

 

Si nous essayons de retrouver dans cet exemple clinique ce qui est condensation et déplacement, pour Freud, métaphore et métonymie, pour Lacan, que pouvons nous en dire ? C’est le signifiant « faire » qui assure l’équivoque signifiante et donc le virement de la signification, il assure aussi du même coup le déplacement. Mais alors comment situer la métaphore symptomatique ? Elle se produit peut-être dans la substitution des deux apprentissages, celui de la couture et celui de la propreté. « Elle n’en fait et n’en fera jamais assez » selon l’injonction maternelle. Freud nous l’indique,  sur le plan conscient, cette fois-ci, « il faut en apprendre davantage » est ce qui deviendra son idée fixe, son obsession.

Le verbe apprendre est venu occuper la place du verbe « faire » de son enfance

     « Que faire » et Käfer

 Dans la lettre suivante Freud est toujours préoccupé par ce signifiant à tout faire « faire ». C’est ainsi qu’il évoque les séances d’un autre de ses analysants qui avait souffert d’un accès d’anxiété à l’âge de dix ans « au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir « Käfer) qui ne laissait pas faire. La signification de cet accès demeurait jusqu’ici obscure »

Mais dans les associations d’idées voici que surgit un récit qui mettra Freud sur la voie de l’interprétation. « Il me rapporte, écrit-il, une conversation entre sa grand-mère et sa tante. Elles parlaient du mariage de sa maman, déjà morte à cette époque et, de cet entretien, il fallait en conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider. E… interrompt tout à coup son récit pour me reparler du coléoptère ( Käfer) dont il avait depuis des mois cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand Marienkäfer) ( la mère du malade s’appelait Marie).[…] La séance est interrompue et au début de la séance suivante il me raconte qu’il s’est rappelé la signification du Käfer. C’était que faire ? perplexité. Tu n’ignores sans doute pas (il s’adresse à Fliess) que l’on peut chez nous qualifier une femme de « gentil Käfer ». Sa bonne, objet de ses premières amours, était Française et il apprit le français avant l’allemand ».

Que pouvons nous faire de ce matériau signifiant que nous indique Freud ? Nous avons comme indice ce petit symptôme phobique du scarabée noir qui est une métaphore tout comme était la métaphore symptomatique du Petit Hans, celle qui était là pour suppléer la métaphore paternelle. Nous avons en effet dans ces quelques lignes l’indication de ce qu’il en était du soutien de la métaphore paternelle par sa mère : Elle avait beaucoup hésité à l’épouser. Elle était plus que perplexe quant à ce choix, tout comme son fils « que faire ? »

La métonymie joue de l’équivoque entre le français et l’allemand, entre les deux orthographes du mot Käfer, Que faire, mais la métaphore est celle de la phobie du scarabée noir qui répond à la perplexité de la mère quant à la validité du père et également l’angoisse devant son désir, celui des coccinelles, « Marienkäfer ». Le gentil Käfer était peut-être le qualificatif qu’il avait réservé à sa bonne puisque Freud nous indique qu’elle fut l’objet de ses premières amours mais aussi bien ce gentil Käfer pouvait être lui-même, cet objet métonymique de la mère.

J’ai tenté d’inscrire ces jeux signifiants sur le graphe du désir.

En grand A, lieu du code se produit l’équivoque signifiante et donc le virement de la signification du « que faire » de la mère en Käfer, scarabée. Ce symptôme en tant que phobie analogue à celle du papillon de l’Homme aux loups, s’inscrit sur le graphe du désir, au niveau du message. En B’ qui est le point de croisement du graphe où Lacan inscrit l’objet métonymique on peut inscrire ce gentil scarabée que Freud évoque. Cette place de l’objet phallique impliquant la féminisation du sujet. Mais on ne peut bien sûr s’avancer beaucoup plus dans l’interprétation de ce symptôme.

 Dans son article « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Lacan rapprochant la métaphore de la condensation, et la métonymie du déplacement indique que le choix de l’un ou l’autre procédé se fait dans le rêve en fonction des nécessités de la mise en scène ce que Freud nomme Rüksicht auf Darstellbarkeit. Cependant il semble que la condensation permette d’exprimer ce qu’il en est du désir inconscient, tandis que le déplacement  permet d’échapper à la censure. Pour Lacan, La métaphore est celle du sujet et la métonymie est le support de l’objet que le sujet ne désespère pas de retrouver. Ainsi ces deux tropes définies par la linguistique trouvent, avec Lacan, leurs lettres de noblesse dans le champ de la psychanalyse.


[1] J. Lacan, Ecrits, L’instance de la lettre dans l’inconscient, page 507.

[2] Paul Eluard, Courage.

[3] S. Freud, Naissance de la psychanalyse, lettre 79, p. 212.



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