Les trois rêves après le coup de massue de Ruth - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Les trois rêves après le coup de massue de Ruth

 

 

Nous en sommes pages 290 et 291 du gardiner,  dans le chapitre « le cours de l’analyse actuelle ». Ruth l’avoue en toute sérénité « … ma technique consista à détruire par tous les moyens cette idée du patient qu’il fut le fils préféré de Freud, car il était évident que grâce à cette idée il se mettait à l’abri de sentiments d’un toute autre nature. Je lui fis toucher du doigt sa position réelle par rapport à Freud et l’absence totale (ce que je savais par Freud lui-même être la vérité) de tous rapports sociaux et personnels entre eux. »

 

On peut quand même se poser la question de savoir si justement ces fameux subsides versés par la communauté analytique à l’homme aux loups, pour services rendus à la psychanalyse, ainsi que la lettre envoyée par Freud qui a déclenché son « délire » à propos de son nez, ne faisaient quand même pas partie de ces « rapports sociaux » maintenus entre eux au-delà de son temps d’analyse.

Elle a tout a fait conscience qu’il s’agit d’une attaque en règle. Elle ne recule pas devant ce terme guerrier : « Par suite de mon attaque, ses rêves commencèrent enfin à changer de nature ». Elle rapporte trois rêves. Les deux premiers ne sont pas textuels. Elle les décrit simplement. Ce sont ses propres énoncés et non pas ceux de l’analysant : « Le premier rêve datant de cette période montre une femme, qui porte des culottes et des bottes, debout sur un traîneau qu’elle conduit avec une grande maîtrise et déclamant à la perfection des vers russes. Le patient fit observer que les culottes étaient quelque peu comiques et non pas, comme celles d’un homme, absolument pratiques. Il dut lui-même reconnaître que la déclamation des vers russes était le comble de l’ironie ; je n’avais jamais été capable de comprendre un seul mot des phrases en russe qu’il entremêlait parfois, à titre d’interjection, à ses phrases allemandes.

Le rêve suivant est encore plus net : dans la rue en face du Professeur X qui est son analyste, se tient une vieille bohémienne. Tout en vendant des journaux (j’avais moi-même fait office de journal en lui apprenant la mort du professeur X) elle parle à tort et à travers à elle-même (personne ne l’écoute). Les bohémiennes sont bien sûr des menteuses notoires. »

 

Je trouve que Sergeï a raison : elle ment en partie en affirmant par exemple qu’elle n’a jamais parlé de lui avec Freud puisqu’elle le dit elle-même la phrase d’après : «  Je répliquai que tel n’était pas la cas ; j’avais au début de l’analyse, demandé à Freud un petit rapport sur sa maladie antérieure mais depuis j’avais à peine parlé de lui à Freud qui lui-même ne s’était pas enquis de lui. Ces paroles mirent le patient en rage et lui portèrent un coup. »

 

Ce que cette analyste écrit de son travail auprès de Sergeï m’a fait pensé à ce que disait Freud, à propos je pense de l’amour de transfert, que la psychanalyse ne guérit que par le glaive et par le feu. Ruth manie ce glaive avec beaucoup de détermination et d’assurance. Elle ne craint pas de porter les coups les plus rudes. En réponse elle obtient un rêve qui lui est rapporté textuellement et interprété  avant même son énonciation comme étant un rêve de castration du père : «  Le père du patient qui, dans le rêve, est professeur, mais ressemble à un musicien ambulant que le patient connaît, est assis à une table et avertit les autres personnes présentes de ne pas parler de questions financières devant le patient, vu le penchant que celui-ci à la spéculation. Le nez de son père est crochu, ce qui fait que le patient est surpris d’un tel changement ».

Là surgit aussitôt la question de l’antisémitisme et du « nez juif ». Le père du patient s’était en effet traité de « sale juif » alors qu’il ne l’était pas.

Les transferts du professeur Freud au professeur X et au-delà à son père sont donc admis par l’analysant, il a bien souhaité, à travers la mort du professeur X, et la mort de Freud et la mort de son père. Mais c’est par le biais du musicien ambulant et du mendiant que Ruth évoque la figure non plus du père idéalisé, le professeur, mais du père châtré.

 

Je me demande quand même si en mettant en relation ces trois rêves, on en peut pas dire que celle qui châtre ces trois hommes, c’est Ruth Mack Brunswick elle-même, c’est elle en tant que femme dans ses revendications phalliques : elle conduit avec beaucoup de maîtrise ce traîneau de la cure et c’est elle qui porte la culotte.  Pour s’en convaincre il suffit de se rappeler que Freud avait mis en relation cette figure du mendiant avec la disparition du pénis, au cours de la scène primitive : ainsi c’est dans l’acte sexuel lui-même que la castration du père est effectuée par la mère. De même, au cours de la scène de séduction par Anna, c’était encore en tant que femme qu’elle s’était emparée de son pénis sans tellement lui demander son avis. C’est dans cette lignée féminine que se situe l’analyste. Quelque soit sa brutalité, elle obtient le résultat que Freud lui-même n’avait pu obtenir, faute de l’avoir souhaité, celui de faire déchoir Freud de son piédestal de père idéalisé de père guérisseur, il devient en effet un père malade et même gravement malade.

 

Dans les paragraphes qui suivent Ruth continue ses interprétations et on voit ressurgir cette question de l’argent mais pour l’instant je m’arrête-là. Liliane Fainsilber.



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