Le deuil du phallus au moment du « déclin de l’Œdipe » - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Le deuil du phallus au moment du « déclin de l’Œdipe »

 

Je cherchais comment reprendre cette série de rêves de castration tels que les organise ensemble Ruth Mack Brunswick (pages 290 à 294) et je suis tombée sur une séance du séminaire le désir et son interprétation qui peut nous servir de nouvelle grille, séance du 29 avril 1959 : Il s’agit de  ce que Lacan appelle « deuil de l’objet » qui est deuil du phallus et qui marque en tant que tel ce qui est nommé par Freud « déclin de l’Œdipe » ou encore sa sortie. Pour rendre compte de ce deuil de l’objet phallus, il évoque d’une part la castration symbolique d’un objet imaginaire et la privation réelle d’un objet symbolique. C’est cette transformation ou plutôt cette juxtaposition qui devrait être possible autour de ces rêves de castration.  Comment ?  Là est la question. Est-ce que c’est par l’intervention de l’analyste que cela devrait pouvoir se produire ?  Je ferais l’hypothèse que cela  aurait été possible en tant que l’analyste aurait assumé sa propre castration, à partir du premier rêve, celui ou elle portait des bottes et un pantalon d’homme, en reconnaissant par exemple qu’elle était incapable de réciter des vers en russe, comme étant une façon d’assumer sa privation phallique d’un objet symbolique. Il n’est pas dit que ce ne fut pas la position de Ruth.

Dans le séminaire la relation d’objet Lacan a fait un schéma des trois formes du manque d’objet.

Agent

Manque d’objet

Objet

Père réel

Castration

Dette Symbolique

Imaginaire = Phallus

Mère symbolique

Père symbolique

Frustration Dam imaginaire

Réel = Sein = Pénis

Père Imaginaire

Privation

Trou Réel

Symbolique = enfant

 Il reprend ces trois formes du manque d’objet dans le séminaire du désir et de son interprétation en repartant de ce que Freud décrit du déclin de l’Œdipe : « Partons de ce qu’il nous dit, puis nous verrons après en quoi cela peut venir apporter de l’eau à notre moulin. Freud nous dit: Le complexe d’Œdipe entre dans son Untergang, dans sa descente, dans son déclin, dans ce déclin qui sera une péri­pétie décisive pour tout développement ultérieur du sujet, à la suite de ceci: pour autant, dit-il, que le complexe d’Œdipe n’a été éprouvé, expérimenté sous les deux faces de sa position triangulaire, pour autant que le sujet, rival du père, s’est vu sur ce point concret d’une menace, qui n’est rien d’autre que la castration, c’est-à-dire que pour autant qu’il veut prendre la place du père, il sera châtré; pour autant qu’il prendra la place de la mère (c’est littéralement ce que dit Freud) il perdra aussi le phallus, puisque le point d’achèvement, de maturité de l’œdipe, la découverte plé­nière du fait que la femme est châtrée, est faite également. [1]

C’est très précisément en tant que le sujet est pris dans cette alternative close qui ne lui laisse aucune issue, sur le plan de quelque chose que nous pouvons articuler comme le rapport, que nous allons essayer plus loin de mieux appro­fondir cette chose qui s’appelle le phallus et qui est la clef de la situation, qui à ce moment-là est celle qui se forme comme telle du drame essentiel de l’œdipe. L’œdipe, dirai-je, en tant qu’il est précisément chez le sujet, marque le joint et le tournant qui le fait passer du plan de la demande à celui du désir.

C’est en tant que cette « chose » – car je laisse l’interrogation sur la qualifica­tion, et nous allons voir ce que cela doit être pour nous – je n’ai pas dit « objet ». En disant « chose », je dis réelle, non encore symbolisée mais en quelque sorte en puissance de l’être: ceci pour tout dire que nous pouvons appeler un signifiant, avec un [sens] diffus.

Le phallus, c’est ceci qui nous est présenté par Freud comme la clef de l’Untergang, de la descente, du déclin de l’œdipe. Et nous voyons rassemblé dans l’articulation freudienne quelque chose qui ne met point la fille dans une position – je ne dis pas dissymétrique – tellement dissymétrique. Et c’est en tant que le sujet entre quant à cette « chose » dans un rapport que nous pouvons appeler de lassitude (c’est dans le texte de Freud) quant à la gratification, c’est en tant que le garçon renonce à être à la hauteur – ceci a été encore plus articulé pour la fille, qu’aucune gratification n’est à attendre sur ce plan – c’est en tant, pour tout dire, que quelque chose dont on sait que ne se produit pas à ce moment-là, l’émergence articulée que le sujet a à faire son deuil du phallus, que l’œdipe entre dans son déclin.

 

Quelques lignes plus loin il précise encore les liens de ce deuil du phallus et du déclin de l’Œdipe et cela situe de façon rigoureuse ce qu’il en est du complexe de castration. Or c’est donc là qu’en est l’Homme aux loups : dans cette série de rêves il met en question d’une part la castration du l’Autre, celle de l’analyste et celle du père, mais aussi la sienne propre avec ce beau rêve de l’égratignure.

« La chose se dégage d’une façon tellement évidente que c’est autour d’un deuil, qu’il ne se peut pas que nous n’essayions pas de faire le rapprochement pour nous apercevoir que c’est par là que, pour nous, s’éclaire la fonction ultérieure de ce moment de déclin, son rôle décisif qui, ne l’oublions pas, n’est pas seule­ment, ne peut pas être seulement, pour nous, le fait que les fragments, les détri­tus plus ou moins incomplètement refoulés dans l’œdipe vont ressortir au niveau de la puberté sous la forme de symptômes névrotiques. Mais ceci, que nous avons toujours admis aussi, qui est de l’expérience commune des analystes, de ceci dépend quelque chose dans l’économie, non plus seulement de l’incons­cient, mais dans l’économie imaginaire du sujet, qui ne s’appelle rien d’autre que sa normalisation sur le plan génital. À savoir qu’il n’y a pas d’heureux succès de la maturation génitale, sinon par l’achèvement justement aussi plein que possible de cet œdipe, et en tant que l’œdipe porte comme conséquence le stigmate, chez l’homme comme chez la femme, du complexe de castration. »

A noter donc  que dans cette séance du  désir et son interprétation, Lacan met les hommes et les femmes sous le même joug de la privation réelle d’un objet symbolique, en tant que ce phallus est élevé au rang de signifiant. Dans ces trois rêves de castration, le passage de la castration à la privation aurait pu être effectuée, pour tous les protagonistes de cette analyse, Ruth Mack Brunschwik, le père, Freud, tous les professeurs qui sont ses substituts et l’analysant lui-même. Par contre je ne sais pas quel sens donner alors à cette réédition de la scène primitive avec la réapparition des loups qui conclut cette série de rêves de castration. Il me semble qu’il apparaît dans la succession de ces rêves, en tant que survenant à la fin, comme une sorte de statu quo et peut-être même un retour en arrière, sauf peut-être le fait de la présence de cette femme courageuse qui l’incite à aller voir ce qu’il y a derrière le mur et qui représente l’analyste.

 

Je ne suis pas sûre de ce que j’avance, pour l’instant, mais je ferai l’hypothèse, que le registre de la frustration est mis en exercice par Ruth dans cette analyse, en obligeant l’Homme aux loups à reconnaître qu’il n’est pas le fils préféré de Freud. Le manque d’objet réel est pour lui celui des enfants/cadeaux attendus du père en cette nuit de Noël.

Ce qui me fait le plus de difficulté de repérage c’est la différence entre la castration symbolique d’un objet imaginaire et la privation réelle d’un objet symbolique par rapport aux rêves de castration de l’Homme aux loups. Il me semble que la castration symbolique est en lien avec ce qu’il en est du désir de l’Autre, elle assure le déclin de l’Œdipe en tant que ce à quoi il est renoncé c’est à être le phallus de l’Autre, à être l’objet de son désir. Ceci impliquant, de facto, d’accepter aussi la castration de l’Autre puisque c’est de lui qu’on attend ce signe de reconnaissance.

Les deux premiers rêves élaborent cette castration symbolique en tant que manque de cet objet imaginaire, le rêve de Ruth portant bottes et culotte et  le rêve du père musicien ambulant.

La privation phallique elle introduit le sujet manquant comme désirant. Elle permet l’érection du phallus en tant que signifiant et permet au sujet, selon son sexe, de ne pas être sans l’avoir, pour une femme, de l’avoir sur le fond de ne pas l’avoir, pour un homme et donc de pouvoir pour chacun de choisir un objet substitutif, ce qu’inscrit la formule du fantasme S barré poinçon de petit a.

Le rêve de l’Homme aux loups qui correspond à cette dite privation d’un objet symbolique me parait être celui de l’égratignure à la main. Il l’a en effet cet objet symbolique mais en même temps, il n’est pas sans l’avoir, il en porte la marque, cette égratignure.

Il y a quelque chose cependant qui ne va pas tout à fait bien, c’est que cela ne tient pas compte de la différence qu’il y a entre le mode de rapport au phallus des hommes et des femmes, mais c’est justement sur ce point que l’Homme aux loups s’est embrouillé de ce qu’en dit Ruth Mack Brunswick, c’est en tant que femme qu’il attend une reconnaissance de Freud et qu’il le déçoit.

Liliane Fainsilber

 

 

 



[1] FREUD S., Der Untergang des Œdipuskomplexe (1924),G W XIII. Trad F. in La Vie sexuelle, Paris,1969, P.U.F.

 



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