Les hommes hystériques, ces ambassadeurs oubliés du pays de l’Inconscient - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Les hommes hystériques, ces ambassadeurs oubliés du pays de l’Inconscient

 

 

A une lecture attentive du texte de Freud, on découvre que l’hystérie masculine, qui a pourtant joué un rôle décisif dans l’invention de la psychanalyse est le plus souvent élidée, oubliée, au profit de l’hystérie féminine, mais qu’elle ressurgit quand même, toujours à point nommé, à tous les temps d’émergence et de franchissement de la théorie analytique. Elle est toujours associée à ses grands moments de fécondité.

Mais pour pouvoir donner du poids à cette hypothèse de travail, je voudrais dégager, à partir du texte freudien et en le suivant de près, cinq axiomes, cinq théorèmes qui fondent la logique du symptôme hystérique et qui ont permis à Freud d’inventer ce champ de la psychanalyse. C’est ce que je vais essayer de développer pour vous, sous ce titre : Les hommes hystériques, ces ambassadeurs oubliés du pays de l‘inconscient.

Donc les symptômes de toutes ces belles dames de la société viennoise, celles qui tombaient en pâmoison dans les bras de leur médecin, ont réussi à faire oublier qu’il existait une véritable internationale de l’hystérie masculine. Car ces hommes hystériques, eux, ne sont pas de la Haute. Ce sont surtout des prolétaires, ouvriers du bâtiment, chauffeurs de locomotive ou conducteurs de tramway.

Ces hommes hystériques, ces ouvriers de la grande œuvre freudienne, sont là, dès 1886, au moment où Freud revient de Paris avec son précieux butin, tout ce qu’il appris de Charcot, avec ses souvenirs de La Salpétrière.

Dès son retour à Vienne, enthousiasmé par ses nouvelles acquisitions, il présente un rapport à la société médicale de Vienne. Il le présente comme une « relation de voyage » et lui donne pour titre « De l’hystérie masculine ». Il décrit dans ce compte rendu, un cas d’hystérie traumatique qu’il avait étudié lui-même à La Salpétrière : les troubles hystériques d’un homme tombé du haut d’un échafaudage.

En guise de conclusion, il souligne imprudemment, en raison des réticences du public viennois, l’importance de la question posée par Charcot : est-ce que les troubles décrits après les accidents de chemin de fer ne seraient pas en fait des symptômes hystériques? Ce travail reçoit un très mauvais accueil, surtout de la part de ses confrères neurologues. Ce n’était que le début d’un long silence. Pourtant Freud s’obstine et utilisant comme exemple la propre hystérie de son grand patron Meynert décrit également trois autres cas qui font preuve de l’existence de cette hystérie testiculaire.

Ces hommes hystériques vont donc être associés à la démarche inaugurale de Freud que nous pouvons peut-être dater de 1893 au moment même où il écrit L’éloge funèbre de Charcot.

En effet, à le lire entre les lignes, on s’aperçoit que Freud s’étant acquitté de sa dette par cet éloge, quitte enfin les mains libres le champ de la neurologie pour celui de la psychanalyse.

Au fondement de la psychanalyse

L’élaboration freudienne, en ce moment inaugural, s’est effectuée par un raisonnement en trois temps dans lequel l’hystérie masculine est la source et le modèle de toute hystérie:

Premier temps : Les symptômes de la névrose traumatique provoquée par les accidents de chemin de fer sont des symptômes hystériques.

Deuxième temps: L’hystérie masculine est une hystérie traumatique. Entre ces deux assertions s’est produit un renversement dialectique entre le sujet et l’attribut.

Troisième temps: il effectue ce qu’on peut appeler un raisonnement par induction ou par extension. j’ai isolé cette démonstration dans le mot à mot du texte de Freud:

Il écrit en effet : l’hystérie masculine en tant qu’elle est hystérie traumatique ne s’écarte pas de la commune hystérie féminine, mais elle en constitue plutôt le modèle.

Cependant pour étayer sa démarche, faire de cette hystérie virile, la source et le modèle de toutes les formes d’hystérie, Freud doit effectuer une sorte de forçage symbolique en modifiant la définition du trauma. Il ne s’agit plus du trauma majeur des grandes catastrophes ferroviaires, car celui-ci « se trouve ici remplacé par une série de traumatismes plus petits dont la cohésion est maintenue par leur similitude ou parce qu’ils constituent les fragments de l’histoire d’une souffrance« .

Ce point étant bien posé – le trauma lié à l’histoire d’une souffrance -, cette première approche est complétée par ce que Freud avait appris de Breuer, malgré lui, à son corps défendant, le trauma est toujours sexuel.

Il faut donc bien saisir cet acquis: la démarche inaugurale de l’expérience freudienne, celle qui a fondé à la lettre le champ analytique, a consisté à faire de l’hystérie masculine un modèle de toutes les formes d’hystérie, à partir du trauma défini comme traumatisme psychique et traumatisme sexuel.

Un autre pas d’importance est encore franchi de Charcot à Freud: alors que le premier, Grand Gourou de l’hystérie, provoque à loisir et surtout à la commande, des attaques hystériques en série et essaie en vain de leur donner une origine organique, Freud lui leur donne un sens. Il les définit en effet comme « des représentations mimiques de scènes vécues ou fabulées qui occupent l’imagination des malades ». Mais ces mises en scène ont subi de tels travestissements pour échapper à la censure qu’elles sont devenues incompréhensibles, aussi bien pour le sujet lui-même que pour les spectateurs et qu’elles doivent donc être interprétées.

Toutes ces représentations théâtrales de l’hystérie, dans leur grande variété – il en existe des formes mineures, discrètes – utilisent en effet « une langue gestuelle très proche de la langue cryptographique du rêve ». C’est donc cette langue gestuelle de l’hystérie, langue corporelle, qui doit être décryptée et il s’aperçoit alors que chaque névrose a son dialecte propre : « Le même fantasme d’engrossement dans l’inconscient s’exprimera, dans la langue de l’hystérie, par des vomissements, dans la langue de la névrose obsessionnelle, il prendra la forme de minutieuses mesures de protections. » Dans la paranoïa, ce même fantasme d’engrossement trouvera sa traduction dans la crainte ou le soupçon d’être empoisonné. Il devient théâtre à la Lucrèce Borgia.

De la bisexualité fliessienne à la bisexualité freudienne

Si nous suivons toujours ce même fil des grands moments de l’invention freudienne dans leur lien à l’hystérie masculine, nous constatons que ces hommes hystériques, se féminisent maintenant pour franchir avec Freud une troisième étape, en 1908-1909, lorsqu’il remanie à son idée la bisexualité qu’il a empruntée à Fliess et qu’il loge les deux sexes à la même enseigne, sous le drapeau de l’hystérie, avec ce texte majeur qui s’appelle Les Fantasmes hystériques et leur rapport à la bisexualité.

Il y met en évidence le fait que si les attaques hystériques ont un sens, un sens qui doit être déchiffré, ce sens est toujours non seulement sexuel mais bisexuel, il exprime toujours à la fois les tendances viriles et les tendances féminines de tout être humain.

Des fantasmes aux symptômes et des symptômes aux fantasmes

Il dessine dans ce texte – les fantasmes hystériques dans leur rapport à la bisexualité- un double mouvement qui va des fantasmes aux symptômes puis des symptômes aux fantasmes.

Dans le premier mouvement, il décrit en effet les mécanismes de formation des symptômes, dans l’autre, la technique de leur interprétation.

Il définit tout d’abord les fantasmes comme « des satisfactions de désir issues de la nostalgie et de la privation ». Ils se déploient dans les « rêves diurnes ». « Ceux-ci sont investis d’un grand intérêt, soigneusement cultivés et la plupart du temps mis à l’abri comme s’ils comptaient parmi les biens les plus intimes de la personnalité. »

Pour avoir été malencontreusement associés à une activité masturbatoire, ces fantasmes de désir sombrent, à cause d’elle, dans le refoulement, ils deviennent inconscients. Mais ils ne se laissent pas oublier pour autant car ils font retour, retour du refoulé. Ils s’imposent donc à nouveau sous forme de symptômes. Ils rétablissent, au moins en partie, la satisfaction sexuelle d’autrefois.

Freud décrit alors en sept points les caractères du symptôme hystérique et surtout ses liens aux fantasmes inconscients. C’est dans l’après-coup de cette élaboration, en prenant appui sur elle, que nous pouvons repérer les quatre premiers axiomes de cette logique du symptôme hystérique que j’ai regroupés pour vous en fin de ce texte.

Je les expliciterai plus loin, mais je veux, tout d’abord continuer à suivre le fil de la démarche freudienne.

Car Freud doit encore franchir deux autres étapes très importantes dans cette approche de l’hystérie masculine en tant qu’elle est liée à son invention de la psychanalyse.

L’hystérie masculine et le désir de meurtre du père

Ce n’est en effet qu’en 1928, avec Dostoïevski et le parricide, que la question de l’hystérie masculine est abordée pour la première fois dans toute sa dimension analytique. C’est dans ce texte que nous pouvons enfin saisir pour quelle raison cette mâle hystérie, malgré son importance, reste toujours élidée, éludée et que les analystes accordent peu d’importance au rôle qu’elle a joué dans l’invention de la psychanalyse, c’est sans nul doute parce qu’elle est intimement liée au désir de meurtre du père et à la lourde culpabilité qui en résulte pour chacun d’entre nous. Nous sommes tous, en rêves et en fantasmes, des parricides, et ces désirs de mort sont les braises qui couvent sous les cendres de l’hystérie masculine.

Un camouflage de la haine pour le père

Un pas de plus, et ces hommes hystériques aident alors Freud à déchiffrer comment cette haine pour le père, dans le cas de la névrose obsessionnelle, trouve, elle aussi, refuge dans le noyau hystérique, dans le « substratum hystérique de cette névrose ». Elle y prend alors le masque d’un amour démesuré pour le père et trouve son expression dernière dans un fantasme de grossesse. Ainsi prennent sens tous les fantasmes de grossesse de la littérature analytique. Ils sont camouflages de la haine pour le père.

Nous pouvons donc maintenant nommer et surtout énoncer ces cinq axiomes d’une logique du symptôme hystérique.

Une logique du symptôme hystérique

Elle est déduite à partir d’une rigoureuse lecture du texte freudien

Le premier axiome est L’axiome du trauma

Le symptôme hystérique est toujours lié au trauma. Il est la reproduction même de cet événement traumatique.

Au début de son œuvre, le trauma était lié, pour Freud, à la séduction d’un adulte. Par la suite, ce trauma est défini comme une représentation de la scène primitive. Enfin, dans ses textes les plus tardifs, ce qui est défini comme étant en soi traumatique est en fait la découverte de la castration de la mère.

L’axiome de la fixation ou des attaches pulsionnelles

Si le symptôme remet en jeu des satisfactions sexuelles infantiles, elles s’expriment toujours en termes de signifiants de la pulsion. Les fixations anales de l’Homme aux loups ou de l’Homme aux rats ainsi que les fixations orales de Dora, la « suçoteuse », sont bien connues.

L’axiome de la formation de compromis

Le symptôme est toujours une formation de compromis entre une motion refoulante venue du moi, désapprobatrice vis-à-vis de ces demandes de satisfaction et la motion pulsionnelle qui cherche à se faire représenter et à trouver la voie de sa réalisation. Le symptôme doit toujours payer son tribut à la censure, au contre-investissement. Par exemple, un fantasme de grossesse s’exprimera sous forme de vomissements, et ceux-ci seront tout à la fois la réalisation symbolique de ce fantasme, donc la satisfaction de ce désir, mais en même temps la punition encourue pour cette réalisation : « Sais-tu, par exemple, écrit Freud à Fliess, pourquoi une certaine X.Y. souffre de vomissements hystériques? C’est qu’en imagination, elle est enceinte. Insatiable, elle ne peut en effet se passer de porter en elle l’enfant d’un dernier amant imaginaire. Mais elle vomit aussi parce que, de cette façon, elle s’affame, maigrit, perd sa beauté et ne pourra plus plaire. »

L’axiome de la bisexualité ou l’amour à quatre

Le symptôme a presque toujours une signification bisexuelle. Il réalise presque toujours un double fantasme, un fantasme sexuel féminin et un fantasme sexuel masculin, « de telle sorte que l’un des deux fantasmes prend sa source dans une motion homosexuelle ». Quelquefois cependant c’est le symptôme qui est dédoublé pour exprimer ce double fantasme. C’est donc à partir de cet axiome de la bisexualité que nous pouvons expliciter au mieux cette question si importante pour l’analyse des identifications féminines des hommes et des identifications viriles des femmes si prévalentes dans toutes les formes de névrose. A ce propos, Freud écrivait à Fliess : « Je m’habitue à considérer chaque acte sexuel comme un événement impliquant quatre personnes. »

Cette remarque est tout aussi valable pour l’acte analytique. Rien d’étonnant dès lors qu’on ne sache plus très bien qui peut, de ces quatre personnes, en attendre un enfant. En témoigne ce que Lacan évoque dans les quatre concepts fondamentaux du fantasme de grossesse de Breuer qui avait été mis en acte, mis en scène par sa patiente hystérique Anna. O. Vous vous en souvenez sans doute, au moment où il voulait s’enfuir, prendre la poudre d’escampette, Anna en proie aux douleurs de l’enfantement criait en vain  » C’est l’enfant que j’ai eu avec le Docteur Breuer qui arrive ». Anna en bonne hystérique avait donc retrouvé le sens premier du verbe sauver. Son médecin avait d’abord voulu la sauver et en réponse, conformément à son vœu, elle lui avait donné un enfant, l’enfant de ces premières amours de transfert.

Le cinquième axiome est l’axiome du pas l’une sans l’autre, pas de névrose obsessionnelle sans sa parcelle d’hystérie

Nous pouvons aisément mettre à l’épreuve ce cinquième axiome dans l’histoire analytique mouvementée de l’Homme aux loups avec l’aide de ce que Freud décrit si bien, justement son fantasme de guérison, qu’il interprète comme le désir d’être sauvé par lui, d’être aimé de lui comme une femme et d’en recevoir un enfant. Or ce désir se manifestait de façon particulièrement tenace par une opiniâtre constipation que Freud décrit comme étant « la petite parcelle d’hystérie de sa névrose obsessionnelle », symptôme qui ne cédait que lorsqu’un homme, son valet de chambre, lui administrait un clystère, un lavement.

L’Hystérie masculine dans les nécessaires réinventions de la psychanalyse, par chaque psychanalyste

Cet axiome du pas l’une sans l’autre, pas de névrose obsessionnelle sans sa parcelle d’hystérie, est très important, car il permet de poser, par déduction, cette logique du symptôme hystérique comme étant en fait une logique de toute la structuration de la névrose.

Mais il permet également d’avoir un aperçu sur les possibilités de sa guérison. Nous pouvons en effet en rendre compte à partir justement des fantasmes de guérison de l’analysant…et de l’analyste, à condition de les interpréter, de les interpréter comme des fantasmes de sauvetage, des fantasmes de sauvetage par le père, et donc des fantasmes de grossesse.

Mais c’est aussi par ce biais, celui des fantasmes de grossesse de chaque psychanalyste une fois interprétés, que l’hystérie, l’hystérie masculine, qui avait déjà présidé à la naissance de la psychanalyse, participe tout autant, il est vrai de façon discrète, parce qu’en grande partie méconnue, à la transmission de la psychanalyse. Elle permet à chaque psychanalyste, en fonction de sa propre histoire symptomatique, de la réinventer.

Oserai-je en suggérer un exemple clinique?

Au moment de sa proposition du 9 octobre, Lacan pensait encore, par un typique fantasme de grossesse, si nous nous fions à l’apparition de ce chiffre 9, pensait pouvoir sauver la psychanalyse, la sauver des très grands dangers que lui faisait courir les institutions analytiques.

Ce n’est que quelques années après, comme par hasard en 1979, que Lacan, reconnaissant l’impossibilité de la transmission de la psychanalyse ainsi que l’échec cuisant de la passe, a pu parler de ses nécessaires réinventions par chaque psychanalysant – psychanalyste.

Ainsi nous devons repérer le fait que, tout comme l’Homme aux loups aurait du renoncer à son fantasme de guérison, pour pouvoir guérir pour de bon de sa névrose, de même il faut que le psychanalyste renonce à ses fantasmes de sauvetage de la psychanalyse, et donc à son impossible transmission pour pouvoir la réinventer.

 

Reprise, en vue d’une diffusion sur Internet, d’un travail déjà explicité dans un livre paru chez L’Harmattan en mars 1996, Eloge de l’hystérie masculine (sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse).

 

 

 



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