Du "Gain de plaisir" de Freud au "Plus-de-jouir" de Lacan - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Du « Gain de plaisir » de Freud au « Plus-de-jouir » de Lacan

Dans la seconde séance des non dupes errent Lacan se réfère à un texte de Freud qui n’est pas facile à trouver. Son titre exact est « Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves »,  ajout qui date de 1925. Lacan s’y intéresse à ce qu’il nomme « les limites de l’interprétation ».

Au cours de cette séance des non dupes errent, il parle en effet de la mathématique freudienne et on peut mesurer que  ce qu’il pose comme strictement équivalent  à sa mathématique à lui, sa mathématique analytique, c’est la stricte équivalence entre ce que Freud appelle « gain de plaisir » et,  lui, « Plus de jouir ». Or ce que Freud définit comme ce gain de plaisir c’est ce qu’apporte le rêve en permettant au désir inconscient de se manifester comme retour du refoulé. Dans le rêve tout est permis… ou presque.

 

Voici le texte de Freud qui rendra celui de Lacan lumineux : « Nos activités intellectuelles tendent soit vers un but utilitaire, soit vers un gain immédiat de
plaisir
. Dans le premier cas, il s’agit de prendre des décisions d’ordre intellectuel, de se  préparer à agir ou de communiquer avec autrui; dans l’autre cas, nous appelons ces activités jouer ou fantasmer. L’utile, on le sait, n’est lui-même qu’une voie détournée pour atteindre une satisfaction porteuse de plaisir.
Or, rêver est une activité du second type qui, vue sous l’angle de l’histoire du développement, est bien la plus originelle des deux. Il est fallacieux de dire que l’activité onirique applique ses efforts aux tâches imminentes de l’existence ou cherche à mener à bien les problèmes du travail diurne. Ce sont là les préoccupations de la pensée préconsciente. Quant au rêve, une telle intention utilitaire lui est tout aussi étrangère que celle de s’apprêter à communiquer avec autrui. Lorsque le rêve s’emploie à une tâche de l’existence, il la résout comme il convient à un désir irrationnel et non à une réflexion sensée. Une seule intention utilitaire, une seule fonction, ne peut être contestée au rêve : il doit prévenir les perturbations du sommeil. Le rêve peut être décrit comme un morceau d’activité fantasmatique au service de la sauvegarde du sommeil. »

 

Voici maintenant le texte de Lacan qui commente ce texte de Freud : « Bon, enfin, unmittelbaren Lustgewinn, ça veut dire « un plus-de-jouir », là, immédiat. Dans le premier cas, hein, celui du but d’utilité, ce sont, (ces geistigen Tätigkeiten, ces opérations spirituelles) ce sont des décisions intellectuelles, des préparations à la manipulation, hein, Handlengun, ou des communications an andere aux autres », à savoir que l’on parle pour les – comme je viens de dire – pour les manipuler, comme vous dites. « Dans l’autre cas, nous appelons ça – nennen wir sie (sie, c’est à savoir les geistigen Tätigkeiten) Spielen und Phantasieren nous appelons ça des jeux et le fait de fantasmer. Bien sûr, qu’il dit, bekanntlich, n’est-ce pas, l’utile, c’est simplement aussi quand même un détour, ein Umweg, pour une satisfaction de jouissance ». Mais c’est pas en soi qu’elle est visée, n’est-ce pas. « Le rêver – il n’a pas dit le rêve – le fait de rêver est donc une activité de la seconde espèce », à savoir ce qu’il a défini par le unmittelbaren Lustgewinn. « Il est une erreur, irreführend, de dire que le rêver s’efforce à ces devoirs pressants toujours imminents de la vie commune, et cherche à mener à bonne fin le travail du jour, Tagesarbeit. De ça se soucie le penser préconscient : das vorbewusste Denken. Pour le rêve, cette utilisation, cette intention utile, n’est-ce pas, est tout à fait aussi étrangère que la mise en jeu, en oeuvre, la préparation, le fignolage, n’est-ce pas, d’une communication einer Mitteilung à un autre, an einen anderen». En quoi il a ceci de lacanien, notre cher Freud, n’est-ce pas, que, puisque tout ce qu’il vient de nous dire autour du rêve, c’est uniquement de la construction, du chiffrage, ce chiffrage qui est la dimension du langage n’a rien à faire avec la communication. Le rapport de l’homme au langage, lequel ne peut se… simplement, s’attaquer que sur la base de ceci : que le signifiant c’est un signe, qui ne s’adresse qu’à un autre signe; que le signifiant, c’est ce qui fait signe à un signe, et que c’est pour ça que c’est le signifiant. Ça n’a rien à faire avec la communication à quelqu’un d’autre, ça détermine un sujet, ça a pour effet un sujet. Et le sujet, c’est bien assez qu’il soit déterminé par ça, en tant que sujet, à savoir qu’il surgisse de quelque chose qui ne peut avoir sa justification qu’ailleurs. À ceci près que dans le rêve, on la voit, à savoir que l’opération du chiffrage, c’est fait pour la jouissance. À savoir que les choses sont faites pour que dans le chiffrage on y gagne ce quelque chose qui est l’essentiel du processus primaire, à savoir un Lustgewinn. C’est ça qui est dit là. Et puis ça continue. Et non seulement ça continue, mais ça appuie. Et ça montre bien en quoi, pour quoi le rêve fonctionne, c’est à savoir qu’il n’est fait et n’est fait en rien, et c’est pour ça qu’il fonctionne, pour ça il n’est fait en rien – « que pour le sommeil, den Schlaf verhüten, protéger ». Il protège le sommeil. Ce que Freud n’a dit, comme ça, qu’incidemment dans divers points, là il insiste. Je veux dire que la question qu’il introduit, c’est en quoi précisément ce qui du rêve dépend de l’inconscient, c’est-à-dire de la structure, de la structure du désir – ce qui du rêve pourrait bien incommoder le sommeil. »

Liliane Fainsilber



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