Freud

Le rêve de la femme pressée

Claire Charlot

Après nous avoir livré tout un morceau d’auto-analyse de ses rêves de voyage à Rome, Freud nous présente maintenant quelques exemples de rêves de patients, à partir desquels l’analyse permet de retrouver, comme source du rêve, des scènes infantiles vécues.

Pour introduire ces exemples, il oscille entre précaution et confiance. Précaution d’abord car, comment être sûr de ces scènes de l’enfance quand le souvenir du patient en est flou ou même perdu ? Quand on est parti d’une simple allusion dans un rêve ? Freud sait bien que ce ne sera pas facile d’être toujours convaincant d’autant plus qu’il ne pourra pas s’étendre sur le matériel qui permet d’établir le lien. Néanmoins il termine son paragraphe en disant, sans plus d’explication : « Toutefois, ce n’est pas pour autant que je vais m’abstenir de les communiquer ».

L’objet phobique de Freud : le train

A propos de ce train devenu ainsi objet phobique pour Freud, j’ai pensé au roman de Zola, « La bête humaine ». Au temps de Freud, les locomotives à vapeur étaient des vrais montres de puissance, aussi menaçantes que n’importe quel dragon défendant l’accès d’une profonde caverne. Je crois aussi me souvenir d’une chanson ancienne où il s’agissait d’un train fou entraînant des centaines de voyageurs vers une mort inexorable.

Freud le héros sémite

Toutes les lettres de Freud envoyées à Fliess déploient ce mythe qui étaye son symptôme : Hannibal avait promis de venger son père battu mais, parvenu aux portes de Rome, il s’en détourna. Comme le raconte Tite-live, il restera de son histoire, cette phrase célèbre que devait connaître Freud  « Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire ». Identifié à Hannibal, Freud ne pouvait pas, comme lui, aller à Rome.

Les annonces d’un grand destin

Suite de l’interprétation du rêve de l’oncle Joseph

Freud présente le rêve de l’oncle Josef, celui à la barbe jaune, une première fois, dans le chapitre «  la défiguration dans le rêve ». Il se trouve p. 177 de la version J.P. Lefebvre. En effet il met l’accent sur le fait qu’il éprouve beaucoup de tendresse pour cet oncle Josef,  ce qui dans la réalité est loin d’être le cas. Quand il le reprend dans ce chapitre « L’infantile dans le rêve », p. 231, c’est pour mettre ce rêve en relation avec un nouveau souvenir-écran qu’il nous confie, celui de la vieille paysanne qui lui avait promis un fabuleux destin. Pourtant rien dans le texte de ce rêve nous permet de deviner ce que sera le secret dernier de ce rêve :

«  I – L’ami R est mon oncle. J’ai une grande tendresse pour lui.

II- Je vois devant moi son visage légèrement modifié. Il est comme étiré en longueur, une barbe jaune l’encadre en faisant un contraste particulièrement net ».

Dans ce second chapitre, celui de l’infantile dans le rêve,  Freud reprenant ce rêve, se contente de donner à nouveau son interprétation, à savoir qu’il exprime son désir d’être nommé Professeur extraordinaire et dans ce but, son désir de dévaloriser ainsi ses deux confrères présentés comme étant indignes d’accéder à ce titre, aussi peu dignes de l’être que son oncle Joseph.

Une approche de la « traversée du fantasme fondamental » et de son au-delà, celui de la pulsion

Dans ces trois pages de l’interprétation du rêve( p.230 à 233) se trouvent donc trois souvenirs-écrans de Freud qui alimentent au sens propre et au sens figuré pour l’un d’eux, le contenu manifeste de ces rêves.

Nous avons donc le souvenir-écran de la confusion des deux mots, « reissen » et « reisen », puis de celui qui provoqué le rêve de la monographie botanique. Par rapport à la première analyse de ce rêve, on peut se demander ce que, dans ce passage, Freud apporte de nouveau, à part ce lien indéfectible qu’il établit entre le rêve et le souvenir-écran qui témoigne de son origine infantile, celui où son père leur avait confié un livre à déchirer feuilles à feuilles, comme on effeuille un artichaut. Il me semble que c’est peut-être la certitude qu’il a de sa réalité en prenant appui justement sur la longue chaîne métonymique qu’il cite «  Cyclamen-fleur préférée- plat préféré-artichaut-retirer les feuilles comme pour un artichaut, une à une – herbier – ver bibliophage dont les plats préférés sont des livres. »

Freud ne dit pas tout du secret dernier de ce rêve et de ce souvenir écran qui le contient mais il nous dit : «  … je puis assurer que le sens ultime du rêve, que je n’ai pas développé ici, est en très intime relation avec le contenu de la scène infantile ».

Un rêve où Freud « galvanise » Nansen, l’explorateur polaire

Nous avons  travaillé, ces dernières semaines, la façon dont Lacan a analysé les trois rêves de cette femme hystérique, du type de l’eau qui dort,  dans deux séances du séminaire des Formations de l’inconscient. Nous en sommes maintenant aux trois rêves de Freud qui sont également très intéressants dans la partie «  L’infantile dans le rêve » pages 230 et 231.

En effet Freud reprend l’analyse du rêve de la monographie botanique et du rêve de l’oncle Joseph, pour les rattacher à deux souvenirs-écrans, qui sont en quelque sorte à l’arrière-plan de ces rêves. Par contre il évoque pour la première fois, ce rêve où il porte secours à l’explorateur Nansen.

Il renvoie lui aussi à un souvenir-écran, ce qui est pour lui sans doute une page de honte : des adultes (ses grands frères) s’étaient moqué de lui parce qu’il avait confondu deux mots REISEN et REISSEN. Il me semble que nous devons tous avoir des souvenirs de ce genre où nous nous sommes heurtés à la difficulté de trouver l’usage juste des mots. Cela nous arrive même en tant qu’adultes.

Quelques notes sur «  la signification du phallus »

Donc en tout cas, pour moi, ce qui s’est bien éclairci, c’est le fait qu’une femme hystérique ne s’est pas encore inscrite dans la fonction phallique comme une femme, mais elle en montre en quelque sorte le chemin, puisque ce que dit Lacan Dora cherche en madame K. le secret de sa propre féminité. Au reste dans une des séances d’un discours qui ne serait pas du semblant, une de celles justement il met en place les formules de la sexuation, Lacan indique que sur ce chemin de l’inscription d’une femme dans la fonction phallique, l’hystérique joue le rôle d’un « schéma fonctionnel, si vous savez ce que c’est, c’est la portée de ma formule du désir insatisfait » .

Lacan relit le rêve de la bougie qui ne tenait pas bien

Dans le séminaire des formations de l’inconscient, séance du 14 mai 1958, Lacan continue à construire tous les étages du graphe du désir avec l’aide, entre autres, de quelques rêves tirées de L’interprétation du rêve, dont celui de la Reine de Suède derrière ses volets fermés. Plus précisément cette fois-ci, il me semble qu’il étaye la lettre petit d de ce graphe en tant qu’il le spécifie, cette fois-ci, d’être désir du grand Autre.

Lacan indique ceci : « On peut mentionner un troisième rêve que je n’ai pas eu le temps d’aborder la dernière fois, que je peux bien vous lire maintenant. «  Elle place une bougie dans un chandelier. La bougie est cassée, de sorte qu’elle tient mal. Les petites filles de l’école disent qu’elle est maladroite ; mais la maîtresse dit que ce n’est pas de sa faute ». Dans ce cas encore, voici comment Freud rapporte ce rêve aux faits réels «  Elle a bien mis hier une bougie dans le chandelier ; mais celle-ci n’était pas cassée ». Cela est symbolique. A la vérité on sait ce que signifie cette bougie : si elle est cassée, si elle ne tient pas bien, cela indique l’impuissance de l’homme ». Et Freud souligne «  ce n’est pas de sa faute » […]

L’important c’est qu’ici nous voyons apparaître alors à l’état nu, si je puis dire, et isolé, à l’état d’objet partiel, sinon volant, le signifiant phallus et que le point qui est important […] est évidement ici dans « ce n’est pas de sa faute ».

Lacan relit le rêve de celle qui refusait de faire accorder le piano

Dans la séance du 7 mai 1958 du séminaire Les formations de l’inconscient, Lacan reprend donc les trois rêves de cette analysante de Freud, cette jeune femme réservée, « du type de l’eau qui dort ».

Il indique, après avoir étudié le premier de ses rêves, celui où elle était arrivée trop tard au marché, le contenu manifeste du second «  Nous allons maintenant prendre le deuxième rêve […] Son mari demande : ne faut-il pas faire accorder le piano ? Ce n’est pas la peine ! Cela veut dire quelque chose comme ça ne paye ! Il faut d’abord le faire recouvrir. C’est la répétition d’un événement réel du jour précédent… »

Lacan relit le rêve de celle qui était arrivée trop tard au marché

La place du signifiant phallique

Dans deux séances du séminaire Les formations de l’inconscient, celle du 7 mai et du 14 mai 1958  Lacan reprend les trois rêves de cette jeune femme hystérique qui était arrivée trop tard au marché et avait trouvé la boucherie fermée. Il évoque tout d’abord, à ce propos, le plaisir qu’il a à relire et travailler cet ouvrage de ‘Interprétation du rêve. «  Je dois dire que ce n’est pas aujourd’hui que j’en fait la remarque : on est émerveillé de ce texte de la Traumdeutung. On est émerveillé comme une sorte de miracle parce que ce n’est vraiment pas trop dire qu’on peut le lire comme une pensée en marche. Mais c’est bien plus encore : les choses sont amenées dans des temps qui correspondent à plusieurs plans, surdéterminés […] la portée de ce qui vient en premier dépasse de beaucoup les raisons qui sont données pour les mettre en premier dans les titres. »

C’est en effet ce qu’il va démontrer tout d’abord avec le premier rêve. Il le reprend dans le droit fil de son analyse du rêve de la belle bouchère. Avec ce rêve il avait dessiné sur le graphe du désir, la fonction du désir insatisfait, en tant qu’il assure en quelque sorte ce qu’il appelle un au-delà de la demande, la nécessité de l’aire du désir. Avec le rêve de celle qui était arrivée trop tard au marché. Il explicite ce qu’est pour lui le phallus, à savoir un signifiant et l’inscrit sur la ligne haute du graphe du désir qu’il définit aussi (et entre autres définitions) comme étant justement la ligne du complexe de castration.

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