Une Initiation à la technique analytique

La deuxième partie de cet ouvrage, « L’interprétation du rêve », a pour titre «  la méthode d’interprétation du rêve ; Analyse d’un modèle de rêve ». Nous arrivons donc à la lecture du fameux rêve de l’injection faite à Irma, longuement depuis commenté par les analystes et notamment par Lacan dans le séminaire « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse ». Mais auparavant, Freud, en quelques pages pose, avec brio et rigueur, ce qu’il en est de la règle analytique, celle de l’association libre. C’est dans le cadre de cette thérapeutique des symptômes qu’il replace en effet la théorie du rêve et les possibilités de son interprétation.

A propos des différentes approches du rêve, celles des scientifiques, comme celles les profanes, Freud affirme de façon très curieuse, par deux négations successives, ceci «  je ne peux pas ne pas soutenir que le rêve a vraiment une signification et qu’une démarche scientifique dans l’interprétation du rêve est possible.

Et je suis parvenu à cette démarche de la manière suivante :

Depuis des années, je m’emploie dans une perspective thérapeutique, à résoudre certaines productions psychopathologiques, des phobies hystériques, des obsessions, etc. ; et cela depuis que, grâce à une importante communication de Joseph Breuer, je sais que, pour ces formations perçues comme des symptômes de maladie, résolution de la maladie et solution de l’énigme ne font qu’un. Une fois qu’on a pu ramener ce genre de représentations pathologiques aux éléments dont elle a procédé dans la vie psychique du malade, elle se trouve du même coup ruinée, le malade est libéré d’elle. » (p. 138 traduction Lefebvre)

C’est au cours même de ses traitements à visée thérapeutique que Freud a eu l’occasion de s’intéresser aux rêves : «  Les patients auxquels j’avais enjoint de me communiquer toutes les idées spontanées et autres pensées qui s’imposaient à eux mentalement, autour de tel ou tel thème déterminé, m’ont raconté leurs rêves et par là même enseigné qu’un rêve peut être inséré dans l’enchaînement psychique le long duquel, à partir d’une idée pathologique, il faut remonter dans le souvenir. De là à traiter le rêve lui-même comme un symptôme et à lui appliquer la méthode d’interprétation mise au point pour les symptômes, il n’y avait qu’un pas. »

Voici quelle est la technique de cette interprétation des symptômes et des rêves :

«Or il faut pour ce faire une certaine préparation psychique du patient ; on vise deux choses chez lui, d’une part une élévation de son attention pour ses propres perceptions psychiques et d’autre part un débranchement du sens critique dont il a coutume ordinairement de faire usage pour examiner et trier les idées qui lui viennent à l’esprit. »

Pour favoriser au mieux ces deux opérations psychiques, un certain contexte favorable doit être établi. L’analysant doit « adopter une position de repos et fermer les yeux ». D’où l’apparition de l’usage du divan comme lieu privilégié de l’analyse.

Or, dans ce « contexte favorable », on retrouve la trace de la première psychothérapie qui fut inventée par Breuer avec Anna O., celle de l’hypnose et de ce qu’il avait appelé la méthode cathartique. En effet ce sont les difficultés rencontrées par Freud pour hypnotiser ses patients qui l’ont poussé à abandonner cette méthode et à inventer sa technique de l’association libre. Le but à atteindre étant, comme indiqué ci-dessus, de réussir à museler la censure qui s’oppose toujours au retour des représentations refoulées.

Outre cette position de repos nécessaire pour accueillir ces représentations inattendues, Freud est, dans le choix de ses mots, extrêmement ferme, comme s’il faisait acte d’autorité au sujet de l’autre condition que doit respecter l’analysant : « Il faut lui imposer de renoncer expressément à la critique des formations mentales perçues. On lui dit donc que le succès de la psychanalyse dépend du fait qu’il tienne compte et fasse part de tout ce qui lui passe par la tête et qu’il ne se laisse pas entraîner à réprimer telle idée subite parce qu’elle lui paraît sans importance, hors de propos, ou telle autre parce qu’elle lui semble insensée. »

Et au titre d’argument décisif pour justifier l’importance de cette deuxième exigence, il souligne « C’est précisément à cause de la critique qu’il ne parviendrait pas, d »habitude, à trouver la résolution du rêve, de l’idée obsédante, etc. »

C’est intéressant de constater qu’au moment où Freud commence enfin à nous décrire sa méthode d’interprétation du rêve, il formule de façon concomitante ce qu’il en est de la règle fondamentale de l’analyse, celle de tout dire, de dire tout ce qui nous passe par la tête, de dire n’importe quoi.

Pour ma part, ce qui m’a surprise dans la relecture de ce chapitre, c’est le fait qu’une part des premières expériences de Freud, aux temps des Etudes sur l’hystérie, dans les pas de Breuer, a été maintenue dans ce qu’est devenue l’expérience analytique, sous cette forme plus discrète, la nécessité du divan sur lequel l’analysant allongé, ferme les yeux, détendu et prêt à accueillir ce que Freud appelle « ces représentations non-voulues ».

Cela m’a fait penser à un poème de Rilke, l’un de ses sonnets à Orphée :

« Muscle floral, ouvrant à l’anémone

Par lents degrés le matin des prairies,

Jusqu’à ce qu’en son sein les cieux déversent

Leur clarté, leur pleine polyphonie,

Muscle tendu de l’accueil infini

Au cœur silencieux de cet astre en fleur

Accablé parfois de tant d’abondance

Que c’est à peine, au signal du couchant,

Si les plus loin rebords de tes pétales

Peuvent alors se replier vers toi :

Force et décision, toi, de tant de mondes !

Nous, les violents, nous durons plus longtemps.

Mais quand, dans quelle existence entre toutes,

nous ouvrons-nous enfin pour accueillir ? »1

D’ailleurs Freud, dans cette description de ce qu’est le travail analytique, ne dénie pas le moins du monde ces liens de la psychanalyse à l’hypnose : «  On voit qu’il s’agit de produire un état psychique qui partage avec la phase précédent l’endormissement (ainsi assurément l’état hypnotique) une certaine analogie dans la distribution de l’énergie psychique (de l’attention en mouvement). » ( p. 139)

Mais l’intérêt de cet état psychique n’est pas premier puisqu’il a pour seul but de permettre l’accueil de ces représentations non-voulues et de les rendre conscientes par leur mises en paroles, et ce en détournant les pouvoirs de la censure.

Je n’avais jamais trop pensé en effet jusqu’à ce jour à cette dimension de passivité, voir de féminité, qu’implique la nécessité de savoir accueillir ces signifiants venus de l’Autre, pour l’analysant mais aussi pour l’analyste.

1 -Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, Sonnets à Orphée, p. 195, Poésie Gallimard.

Publié par

Liliane Fainsilber

psychanalyste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier Le livre bleu d'une psychanalyste ; Une lecture singulière de Lacan paru chez De Boeck Université.