Les différentes versions du rêve des loups tout au long de ses années d’analyse - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Les différentes versions du rêve des loups tout au long de ses années d’analyse

 

 

Le rêve d’enfance

 

« J’ai rêvé qu’il fait nuit et que je suis couché dans mon lit (les pieds de mon lit étaient tournés vers la fenêtre, devant la fenêtre se trouvait une rangée de vieux noyers. Je sais que c’était l’hiver, quand je rêvais et la nuit). Tout à coup la fenêtre s’ouvre d’elle-même, et je vois avec une grande frayeur que sur le grand noyer devant la fenêtre quelques loups blancs sont assis. Il y en avait six ou sept. Les loups étaient tout blancs et avaient plutôt l’air de renards ou de chiens de berger, car ils avaient de grandes queues comme les renards, et leurs oreilles étaient dressées comme chez les chiens, quand ils font attention à quelque chose. Dans une grande angoisse, manifestement, d’être mangé par les loups, je criai et me réveillai. » p.190.

 

Ce rêve est mis ne relation avec deux contes le petit chaperon rouge, le loup et les sept chevreaux et avec une histoire que lui racontait son grand-père l’histoire du loup et du petit tailleur. Il s’agit donc de l’instauration d’une phobie des loups par ce rêve et  que Freud  met en relation avec la peur du père : « la peur du père (Angst vor) avait été le motif le plus fort de l’entrée dans la maladie et l’attitude ambivalente à l’égard de tout substitut du père domina sa vie comme son comportement dans le traitement ».

 

Dans un effet d’après-coup, on mesure la justesse de ce repérage, en effet tous les rêves que rapporte Ruth M.B expriment cette ambivalence envers le père et ses substituts.

 

Ce rêve est mis en relation avec la scène primitive vécue à l’âge de un an et demi, six mois d’après Lacan (il promet dans l’un de ses séminaires de justifier cette date mais ne réalise jamais sa promesse), l’enfant ayant vu un coït a tergo trois fois répété. Dans sa phobie, le loup est représenté debout comme le père, « un pied avancé, les griffes déployées et les oreilles dressées ».

 

Le rêve du Lion

 

« Quand dans sa septième ou huitième année On lui annonça que le lendemain un nouveau maître viendrait chez lui, il rêva la nuit suivante que ce maître comme un lion qui en rugissant s’approchait de son lit dans la position du loup sur cette image et il se réveilla avec angoisse. La phobie du loup était déjà alors surmontée, il avait donc la liberté de se choisir un nouvel animal porteur d’angoisse, et reconnut dans ce rêve tardif le maître comme substitut du père. Chacun de ses maîtres joua dans les années d’enfance ultérieures le même rôle de père et fut investi de l’influence du père pour le bien comme pour le mal. Le destin lui offrit une occasion particulière de rafraîchir sa phobie du loup à l’époque du gymnase et de faire de la relation qui en était la base le point de départ de graves inhibitions. Le maître qui dirigeait l’enseignement de latin sa classe s’appelait « Wolf » (loup).

De même dans la série des dermatologues qu’il consultera, l’un d’entre eux s’appellera lui aussi docteur Wolf.

Freud écrit : « le loup était bien toujours le père »

 

L’interprétation du rêve des loups révèle quand même bien quelle est la fonction de la phobie, elle est en effet salvatrice, tout comme la, phobie du Petit Hans. Le passage de la p. 204 le révèle : « L’angoisse était le refus du désir de recevoir la satisfaction sexuelle par le père, aspiration qui lui avait inspiré son rêve. Son expression : être mangé par le loup, n’était que la transposition –régressive comme nous le verrons – du désir d’être coïté par le père, c’est-à-dire satisfait comme la mère. Son dernier but sexuel, l’attitude passive envers le père, avait succombé à un refoulement, la peur du père sous la forme d’une phobie du loup avait pris sa place.

Et la force motrice de ce refoulement ? D’après l’ensemble des faits, ce ne pouvait être que la libido génitale narcissique, qui en tant que souci de son membre viril se dressait contre une satisfaction qui semblait avoir pour condition le renoncement à ce membre. A partir du narcissisme menacé il créa la virilité avec laquelle il se défendit contre l’attitude passive envers le père.

 

Ce passage me parait très important pour éclairer justement toute la série des rêves que nous rapporte Ruth M.B. Elle travaille en effet en essayant de vaincre ces forces du refoulement et ces rêves rendent compte du retour du refoulé dans le transfert au cours de l’analyse, à savoir de ses liens d’amour et surtout de haine au père. Il y a en effet une seconde étape à franchir, celle qui consiste à mettre en évidence au-delà de cet amour pour le père, la haine du père et le désir de sa mort. Cette étape décisive qui n’avait pas pu être franchie avec Freud, c’est avec Ruth M.B qu’il a pu la réaliser. Ces désirs de mort et même de le tuer lui-même sont clairement exprimés dans sa période de délire de persécution, à propos des dermatologues.

 

Le rêve de la chenille géante

 

Dans le temps qui précède sa libération par le maître (celui qui était athée) se situe encore un rêve que je mentionne parce qu’il avait été oublié jusqu’à ce qu’il surgisse dans la cure. Il se voyait chevauchant un cheval poursuivi par une gigantesque chenille. Il reconnut dans le rêve une allusion à un rêve antérieur, remontant au temps d’avant le maître, que nous avions interprété depuis longtemps. Dans ce rêve antérieur il voyait le diable en habit noir et dans la position dressée qui l’avait tant effrayé autrefois chez le loup et le lion. Le doigt tendu il indiquait un gigantesque escargot […] Conduit par le geste de désignation du démon, nous pûmes bientôt donner comme le sens du rêve qu’il aspirait à rencontrer quelqu’un qui lui donna les derniers enseignements qui lui manquaient encore sur l’énigme du rapport sexuel, comme son père lui avait donné les premiers autrefois dans la scène originaire. » p. 224.

 

 

Le rêve de la « Wespe », de la guêpe

 

Ce rêve survient dans la foulée de la phobie du papillon, du machaon. p. 241. « Très tôt mon patient avait raconté un souvenir du temps où sa méchanceté était entrain de se transformer en angoisse. Il poursuivait un beau papillon à rayures jaunes, dont les grandes ailes se terminaient en appendices pointus – un machaon. Soudain quand le papillon se fut posé sur une fleur, une effroyable peur de l’animal le saisit et il s’enfuit en criant ».

Or dans sa langue un papillon se dit Babouchka. De babouschka à Groucha, ainsi Freud trouve-t-il la trace de la jeune servante qui avait à son égard proféré une menace de castration pour sa tentative de séduction. Il avait fait pipi par terre.

Cette phobie est intéressante parce qu’elle donne accès au second volet de l’Œdipe de l’Homme aux loups, à savoir ses tentatives d’identification virile et son choix d’objet féminin.

Le désir de vengeance de l’Homme aux loups par rapport à celle qui avait prononcé cette menace de castration se retrouve dons dans ce rêve : « Il confirma la relation de la scène avec Groucha et de la menace de castration par un rêve particulièrement riche de sens, qu’il sut aussi traduire lui-même. Il dit : j’ai rêvé qu’un homme arrache les ailes à une Espe. »

Il pensait qu’en allemand la guêpe se disait « Espe » et non pas « Wespe ». Or, une fois ce w ôté, les deux autres lettres,  S et  P étaient les initiales de son nom propre. Espe était donc une guêpe mutilée, mutilée par ses soins, mais du coup il était lui-même aussi cette guêpe mutilée.

 

Il me semble que ce rêve de la guêpe mutilée constitue le point d’achèvement de l’analyse freudienne de l’Homme aux loups et constitue son mode de rapport aux femmes en tant qu’homme. C’est important de le souligner, au moment où nous essayons d’évaluer le point où il en était arrivé au cours de son analyse avec Ruth M.B. et notamment avec les deux autres nouvelles versions du rêve des loups tels que nous les rapporte l’analyste.

 

 

Pendant son analyse avec Ruth M.B. l’analyste nous indique que l’analysant avait eu de nombreux rêves reprenant ce rêve des loups mais que ces loups de blancs étaient devenus gris. Ce changement de couleur avait été mis par elle en relation avec Freud.

« Son premier rêve est une version du fameux rêve aux loups ; bien d’autres rêves n’en sont que des répliques. Une modification amusante s’est produite : les loups auparavant blancs, sont à présent invariablement gris. En allant chez Freud, à eu plus d’une fois l’occasion de voir son grand chien de police gris qui a l’air d’un loup apprivoisé. Le fait que ce premier rêve est à nouveau un rêve de loups est considéré par le patient comme corroborant son assertion d’après laquelle tous ses ennuis proviendraient de sa relation au père » (p. 285)

 

Le nouveau rêve des loups en cours d’analyse avec Ruth : le signifiant « Persécuté ».

 

« Dans une large rue se dresse un mur où se trouve une porte fermée. A gauche de la porte il y a une grande armoire vide avec des tiroirs droits et de travers. Le patient se tient devant l’armoire, sa femme, une figure indistincte, est derrière lui. Près de l’autre extrémité du mur se tient une grande femme aux formes lourdesqui a l’air de vouloir tourner le mur et aller derrière celui-ci. Cependant, derrière le mur il y a une bande de loups gris, ils se pressent vers la porte et courent de ci de là.

Leurs yeux brillent et il est évident qu’ils voudraient se précipiter sur le patient, sa femme, et sur l’autre femme. Le patient est terrifié, craignant qu’ils ne réussissent à faire irruption à travers le mur » P.293.

 

Analyse de ce rêve telle que Ruth la propose : La femme aux formes lourdes est elle-même et une autre femme qui a des cicatrices sur le nez et ne s’en tracasse pas. « C’est une personne courageuse »,  elle a le courage d’aller voir derrière le mur et d’affronter les loups.

« Elle ne craint ni les loups, ni les cicatrices, la juxtaposition ici présente indiquant un rapport entre les deux ». Ce rapport étant le risque de castration.

 

L’armoire évoque sans doute le souvenir du loup et des sept chevreaux enfermés dans le coffre mais aussi les fantasmes relatifs au Tsarévitch, fantasmes où celui-ci est enfermé dans une chambre et battu. Donc des fantasmes masochiques et surtout persécution du fils par son père : le Christ et Alexis furent tout les deux sacrifiés par leur père, mis à mort par lui.

Il ne faut pas oublier qu’à cette période de sa vie et de son analyse, l’Homme aux loups étaient persécutés par ses dermatologues, ses dentistes et ses médecins sans compter ses psychanalystes.

Le fragment d’interprétation que nous donne Ruth M.B. livre la clé de tout son syndrome persécutif : « Ces deux fils, le Christ et Alexis, furent tourmentés et persécutés par leurs pères. A ce mot persécuté, les loups du rêve viennent à l’idée du patient, suivis de l’association : Rome (Romulus et Remus) et la persécution des premiers chrétiens. A propos de cette persécution des premiers chrétiens j’ai encore en mémoire une image d’un de mes premiers livres d’histoire à l’école primaire : c’était sainte Blandine dans l’arène et dévorée par les lions !

Même l’éducation nationale  apporte aux enfants sur un plateau de quoi nourrir leurs fantasmes sadiques ou masochiques !

 

C’est dommage car l’analyste ne nous donne pas plus d’associations d’idées concernant la louve qui a élevée Remus et Romulus et les a nourris. Est-ce une image de la mère, lui rappelant, là aussi,  la scène primitive  ou bien est-ce un pont verbal qui introduit à la persécution des premiers chrétiens à Rome.

 

Toute l’histoire d’Alexis sur ce site. Celle du Christ est bien connue.

http://www.histoire-russie.fr/histoire/tsars/pierre1_txt/alexis.html

 

L’analysant relie ensuite ce rêve à celui de son enfance, par le biais des loups, et à la scène primitive. « Les yeux brillants des loups rappellent maintenant au patient que pendant un certain temps, à la suite de ce rêve fait à quatre ans, il n’avait pu supporter d’être regardé avec fixité. Il se mettait en colère et criait : « pourquoi me regardez-vous comme ça ? » Tour regard scrutateur lui rappelait ce rêve, avec tout son caractère de cauchemar ». L’analyste souligne que « le souvenir réapparu de ce symptôme précoce » confirme en quelque sorte la date du rêve.

Voici maintenant quelle interprétation Ruth M.B. donne à ce rêve : « La signification principale de ce rêve réside bien sûr dans ce qu’il contient de persécution : pour notre patient le loup était le père et ici les loups – tous pères ou docteurs – sont entrain d’essayer de l’atteindre et de l’anéantir. Si la porte s’ouvre (la fenêtre primitive) permettant la vision du coït) les loups vont le dévorer ».

 

La question que je me pose est celle de savoir si ces mêmes éléments de persécution étaient déjà présents dans son premier rêve, celui de sa névrose infantile. Il me semble qu’entre les deux rêves il eu une aggravation. Le désir d’être aimé du père et d’en recevoir des enfants cadeaux est devenu entre temps la crainte d’être assassiné par lui.  Que s’est-il passé ?

On ne sait pas si c’est le résultat du travail de l’analyse qui lui a donné accès à la dimension de la haine du père au-delà de l’amour. Ainsi ce qui au premier abord pourrait paraître une aggravation est peut-être un progrès. Ce qui tendrait à la prouver c’est justement la suite et notamment la dernière version de ce rêve où le soleil illumine le paysage de la scène primitive et où les loups ont enfin disparu.

Liliane Fainsilber



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