Comment choisit-on l’analyste avec qui on veut entreprendre une psychanalyse ?

Telle est la question : Comment choisit-on, en apparence aux hasards des rencontres, au petit bonheur la chance, l’analyste avec qui on souhaite entreprendre une psychanalyse ?  Pour tenter d’y répondre, il est nécessaire  d’ évoquer l’importance du nom propre du sujet dans toute analyse. Elle a d’ailleurs été soulignée par Lacan, il indiquait en effet ceci “vous savez, comme analystes, l’importance qu’à dans toute analyse le nom propre du sujet. Vous devez toujours faire attention à comment s’appelle votre patient. Ce n’est jamais indifférent. Et si vous demandez les noms dans l’analyse, c’est bien quelque chose de beaucoup plus important que l’excuse que vous pouvez en donner au patient à savoir que toute autre sorte de choses pourraient se cacher derrière cette sorte de dissimulation.”

Qu’est-ce qu’un nom propre ? C’est donc la question que se pose Lacan à partir de la clinique analytique. Il se repère tout d’abord sur ce qu’on tenté d’en dire les linguistes même si c’est pour tout aussitôt s’en détacher.
Prenant appui sur ce qu’en dit Gardiner, selon lequel ce qui caractérise le nom propre c’est le fait qu’on porte attention non pas au sens mais au matériel sonore qui le constitue. Lacan conteste en effet cette approche en précisant qu’il ne s’agit pas simplement d’une référence au matériel sonore mais plutôt d’une référence à l’écriture. aux premières écritures qui venues d’ailleurs jouaient sur les poteries antiques le rôle de marques.

Je cite Lacan : “Je pose qu’il ne peut y avoir de définition du nom propre que dans la mesure où nous nous apercevons du rapport de l’émission nommante avec quelque chose qui dans sa nature radicale est de l’ordre de la lettre.
Pour appuyer sa définition, il donne l’exemple des deux noms propres, Cléopâtre et Ptolémée, qui ont permis de déchiffrer, à partir des lettres grecques et coptes connues, les hiéroglyphes de la pierre de Rosette.

A partir de leur nom propre, les analystes peuvent-ils déchiffrer les pierres de Rosette de leurs analysants, déchiffrer les lettres de leur désir, celles qui se sont inscrites au lieu de l’Autre, celui de l’inconscient ?

Lacan avec l’aide d’un très d’esprit, certes un peu laborieux, indique que c’est d’abord sur lui-même que l’analyste peut mettre à l’épreuve cette possibilité en transformant son nom propre en nom commun, c’est-à- dire en lui donnant une signification.

Au cours d’un séminaire,il avait affirmé sa fatigue en s’exclamant “Eh bien, puisque j’en suis arrivé à cette heure, vous devez en avoir votre claque et même votre jaclaque, puisque aussi bien j’y ajouterai le Han l qui sera l’expression du soulagement que j’éprouve…’ Par ces mots, il affirme ainsi qu’il réduit son nom propre au nom le plus commun en associant des jeux de lettres celui du AC et du AN, des fragments de son nom dans cette expression
“ J’en ai ma claque, ma jaclaque ! “ autrement dit “ j’en ai marre !”

Pour étayer mon propos sur cette question du nom propre et son importance dans le déchiffrage des symptômes et même de toutes les formations de l’inconscient, y compris celles de la psychopathologie de la vie quotidienne, j’évoquerai, un exemple clinique qui m’appartient, pour décrire comment, entre beaucoup d’autres choses, le nom propre du sujet intervient, sans qu’il n’en sache rien, dans le choix du psychanalyste avec qui il espère faire une psychanalyse. Il semble bien en effet qu’il doit exister entre l’analysant et l’analyste ce que j’appellerai une sorte “accointance » de lettres entre leurs noms propres.

Je choisis donc de décrire les accointances de lettres entre mon nom propre, mon nom de jeune fille, le nom que m’a donné mon père et le nom de Jacques Lacan.

je m’appelais, de mon nom de jeune fille, Liliane Capdeillayre. Il peut se prononcer de plusieurs façons, soit Capdelaire, soit Capdelaïre en passant du français au catalan, soit enfin, en prononçant toutes les lettres de ce nom Capdeillayre, donc en faisant apparaître dans la prononciation le son “eille” qui n’apparaissait pas dans les deux précédentes.

Ce nom est d’origine catalane et selon la tradition familiale, son origine et donc sa signification serait soit le Camp de l’aire, le champ de l’aire à battre le blé, soit avec la seconde prononciation, le Cap de l’aïre. Cette version serait donc traduite, comme Le chef des voleurs. (de fait cette traduction du français en catalan n’est pas exacte mais a été adoptée).
Les deux groupes de lettres du nom de Lacan; AC et CAN se retrouvent donc dans mon nom propre et redoublées selon les deux significations de ce nom. Lacan serait-il donc
devenu ce chef des voleurs dont je serais la fille ? La fille du chef, certes , mais celle du chef des voleurs.

Or un autre nom fait en quelque sorte la jonction entre mon nom et celui de Lacan, c’est celui d’un héros du roman de Théophile Gautier qui a pour titre “ Le capitaine Fracasse”. Je l’avais lu dans mon enfance et je m’étais identifiée parmi les personnages féminins, à une petite bohémienne qui était donc la fille du chef des voleurs. Le héros masculin, un aristocrate désargenté qui avait suivi une bande de comédiens nomades, s’appelait le baron de Sigognac. Dans mon enfance, cette vie de nomade du peuple gitan avec leurs camps au bord des routes, dans la région de Perpignan, était pour moi une somptueuse représentation de la liberté. Mais c’était aussi une façon de m’inscrire dans la lignée familiale dans cette culture catalane dont j’ignorais par ailleurs la langue.

Voici l’inscription de ces lettres qui démontre leurs “ affinités électives” :

JACQUES LACAN

Le baron de SIGOGNAC / Le capitaine FRACASSE

LILIANE CAPDEILLAYRE

Je souris à l’idée d’avoir transformé Lacan, soit en chef des voleurs soit en ce baron de pacotille devenu comédien ambulant sous ce nom de “ Capitaine Fracasse” de par la magie du transfert et grâce à ce jeu de lettres. Par la première signification de mon nom propre, sa signification agricole, J’ai puisé et exploité ces belles expressions “ Prendre la clé des champs” encore plus imagée, celle de “ La poudre d’escampette”.

En guise de conclusion parce que je ne peux que vous inviter à découvrir l’intrigue de ce roman dit de capes et d’épées, pour voir se dessiner sous sa forme romanesque ce qu’il en est de la structure hystérique je vous propose cette piste de travail sur les liens qu’il y a entre ce que Lacan appelle le “Nom-du-père” qu’il écrit en un seul mot en les liant par des traits d’union , et le nom de son père; son nom de famille, son nom propre.

Je pose l’hypothèse, mais elle est aisée à démontrer que le Nom-du-père marque ce qu’il en est du désir de la mère et le pose comme interdit, tandis qu’avec les lettres de son nom propre, du nom de son père, le sujet tisse autour de ce désir de l’Autre ainsi symbolisé, avec l’aide ce cette métaphore paternelle, la trame de son propre désir qu’il manifeste dans ses symptômes, ses sublimations, ses choix amoureux y compris celui de son psychanalyste.

Une des prochaines fois je vous montrerai peut-être comment à partir d’une erreur de Freud, portant sur deux noms propres, “Jocelyn” et “Joyeuse” , nous arrivons ainsi au coeur de la névrose de Freud, ce que Lacan avait nommé “ le péché originel” de l’analyse, ce quelque chose qui pour Freud n’a jamais été analysé. J’annonce cela mais peut-être que ce sera quand même sur ce qui se passait souvent de très amusant au 5 rue de Lille dans la salle d’attente de Lacan et le rôle de grand comédien qu”il y jouait au milieu de quelques uns de ses analysants qui participaient à la scène mais sans savoir, la plupart du temps, le rôle qu’ils y jouaient.

P. S, c’est une découverte pour moi : Je n’avais jamais repéré que j’avais fait jouer à Lacan ce double rôle, celui du chef des voleurs et de ce baron de Sigognac désargenté qui avait pris comme nom de scène celui du Capitaine Fracasse de mon histoire Les deux Imagos lui allaient en effet à merveille.

NOTE “ Pourquoi dit-on « prendre la poudre d’escampette » ?
“Le mot escampette provient de : prendre l’escampe, lui-même certainement issu de l’occitan escamper qui signifiait se sauver. De plus, l’expression sous-entend également la notion de poudre (poussière), que nos pieds soulèvent lorsque l’on s’enfuit.”
J’adore cette expression. Elle évoque de plus ces fantasmes de sauvetage si importants dans toute analyse, au cœur même de la névrose.

 

 

 

 

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