
Ce rêve figure toujours dans le chapitre “ Le travail du rêve” partie G intitulée “ Rêves absurdes – Les prestations intellectuelles dans le rêve”. Page 479 de L’interprétation du rêve, traduction J-P Lefebvre.
C’ est un point charnière dans le processus transférentiel de Freud pour Fliess.
Dans toutes les associations du rêve il n’y est question que de qui est fou et qui ne l’est pas.
Il fait en effet sien les critiques virulentes d’un confrère vis-à-vis des théories de Fliess, sur la bi-sexaulité hummaine, que Fliess répartit de part et d’autre du corps humain, pour l’un à droite, pour l’autre à gauche, les rapports étroits qu’il établit entre le nez et le sexe, et surtout les périodes de 22 jours pour les hommes et de 28 jours pour les femmes. Ce qui ne l’empêche nullement de prendre sa défense et la sienne du même mouvement. Leurs œuvres sont toutes les deux méconnues voire rejetées par leurs confrères.
Freud met en exergue cette expression : “ Est-ce moi ou est-ce lui qui est fou ?”.
Voici le contenu manifeste de ce rêve :
“ Une de mes connaissances, Monsieur M a été attaqué par rien de moins que Goethe dans un article, avec une violence injustifiée, Monsieur M naturellement est anéanti par cette attaque. Il s’en plaint amèrement à l’occasion d’un dîner en ville ; mais sa vénération de Goethe n’a pas souffert de cette expérience personnelle. J’essaie de m’expliquer les ratios temporels qui me paraissent quelque peu invraisemblables. Goethe est mort en 1832? Comme son attaque contre M n’a pu intervenir, ce dernier était à l’époque un tout jeune homme. Il me semble plausible qu’il ait eu dix huit ans. Mais je ne sais pas avec certitude en quelle année nous sommes présentement et tout le calcul s’enfonce dans l’obscurité. On trouve d’ailleurs cette attaque dans le célèbre article de Goethe intitulé “ Nature”.
Freud, pour analyser son rêve, évoque trois sources du rêve, trois histoires de fous.
Celle tout d’abord de ce monsieur M qui se trouve dans le contenu manifeste de son rêve. Freud avait en effet eu l’occasion de s’occuper de son frère qui devait souffrir de démence sénile, ce que l’époque on appelait paralysie cérébrale. Dans son rêve, Freud l’imite, lui non plus ne sait plus en quelle année on se trouve.
La seconde, c’est là qu’il y est question des thèses de Fliess violemment critiquées par un confrère. Qui est fou ? Est-ce lui ou est-ce moi ?
Enfin la troisième qui rejoint d’ailleurs à la fois Goethe et la question de la nature, c’est “ le récit encore tout frais que m’avait fait une patiente de la maladie psychique qui affectait son frère, après une crise brutale de délire furieux qui avait commencé par l’exclamation “ Nature, Nature”. Les médecins avaient estimé que cette exclamation provenait du bel article de Goethe et suggérait un surmenage du malade dans ses études de la philosophie de la nature, Je songeais plutôt moi, pour ma part à un sens sexuel, qui est celui dans lequel même les moins cultivés d’entre nous parlent de la nature et le fait que par la suite le malheureux se soit mutilé l’organe génital ne m’a pas apparemment donné tort.”
Je n’ai pas retrouvé trace de ce rêve dans sa correspondance avec Fliess, j’aurais aimé savoir à quel moment il l’avait fait parce qu’il annonce sa rupture transférentielle. Comme aurait peut-être dit Lacan, il lui dé-suppose le savoir.
“Les pensées du rêve disent ironiquement “Naturellement c’est lui le fou, l’imbécile, et vous êtes les gens géniaux qui comprennent tout mieux que tout le monde. Mais peut-être aussi bien est-ce l’inverse ? Et cette inversion est alors généreusement représentée dans le contenu du rêve, dès lors que c’est Goethe qui a attaqué le jeune homme…”
Je trouve que dans ce rêve, la castration réelle de ce jeune homme, lui aussi, âgé de 18 ans, vient en quelque sorte à point nommé pour signer, marquer, ce qu’il en est de l’ordre de la psychose avec ce manque radical de castration symbolique, en raison de la forclusion du Nom-du-Père.
Tout compte fait, j’avais commencé à travailler ce rêve sans beaucoup d’enthousiasme, ni d’intérêt mais c’est une bien belle approche de ce champ de la psychose. Avec les élucubrations pseudo-scientifiques de Fliess, Freud y entre de plain-pied.
Par ce rêve, Freud entreprend son désengagement transférentiel envers Fliess. Il va vers sa réussite : Quelques années après, dans une lettre à Ferenczi, il i écrivait, par rapport à ses transferts homosexuels pour Fliess et à Jung, “ J’ai réussi, là où le paranoïaque échoue”