Qu'est-ce que le père réel ? - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Qu’est-ce que le père réel ?

 Les lecteurs de Lacan, et parmi eux, surtout les analysants et les analystes, ont souvent quelques difficultés avec les trois pères qualifiés par lui de  » père symbolique « ,  » père imaginaire  » et  » père réel « . Ils ont souvent d’autant plus de mal qu’ils ont en quelque sorte à raccorder et surtout à rendre cohérent ce qu’il en dit tout au long de ses trente ans de séminaires.

 Pour en choisir un exemple, le père dit réel, dans le séminaire des Formations de l’inconscient, est défini comme étant le père de la réalité, celui qui fait jouir la mère et se pose donc comme un sérieux rival par rapport à l’enfant.

Tandis que, dans le séminaire  » D’un discours qui ne serait pas du semblant « , juste au moment où il compte remettre en question le vieux mythe de Totem et tabou avec la logique, et notamment la logique des formules de la sexuation, le père est pour lui celui qui fait jouir toutes les femmes, ce qui est manifestement le signe d’une impossibilité.

 Y a-t-il un lien entre ces deux approches, ce père dit réel qui est tout au plus capable de faire jouir une femme, une seule et encore c’est loin d’être évident, et ce père mythique, mâle dominant jouissant de toutes les femelles et éliminant tous ses rivaux, y compris bien sûr ses fils?

Est-ce que par exemple c’est cette impossibilité de faire jouir toutes les femmes qui constitue le réel mais que celui qui pourrait les faire ainsi jouir, n’est pas le père réel mais un père imaginaire? Ce passage de la jouissance d’une seule à celle mythique de toutes les femmes, la première assurée par le père réel, la seconde plus improbable de toutes les femmes, par le père imaginaire mérite d’être précisé.

 C’est ce point qu’il aborde à la fin du séminaire de L’Ethique de la psychanalyse ( séance du 29 juin 1960) quand il évoque une fois de plus ces trois fonctions du père, dans ces trois registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire, Lacan nous indique en effet subrepticement comment il effectue cette transposition, comment ce père réel, celui qui était sensé ne s’occuper que d’une seule femme, tout au moins en principe, devient tout à coup le mâle dominant d’une horde mythique. Il l’aborde à propos du Surmoi à la fin de l’Œdipe pour justement souligner qu’il s’agit de savoir quel est celui de ces trois pères auquel l’enfant s’identifie :

 » On incorpore sans aucun doute l’instance interdisante. Alors, ceci devrait peut-être vous mettre quand même sur la voie, parce que ailleurs, dans un article célèbre qui s’appelle Deuil et mélancolie, Freud dit aussi que le deuil et son travail s’appliquent à un objet incorporé, à un objet que, pour une raison ou une autre, auquel on ne veut pas tellement de bien. Je veux dire qu’il est proprement articulé que cet être aimé dont nous faisons, par notre deuil, si grand cas, ça n’est pas uniquement des louanges que nous lui adressons, ne serait-ce que pour cette saloperie qu’il nous a faite en nous quittant.

Alors, peut-être que la naissance, la structure, la condition du surmoi, j’entends œdipien… Si nous incorporons le père, pour être si méchant avec nous-mêmes, c’est peut-être, comme dans le cas du deuil, que nous avons, à ce père, beaucoup de reproches à faire « .

Reprenant sa répartition des trois registres du manque d’objet, frustration, castration, privation, avec chacun des agents qui en est responsable, Lacan nous rappelle que seul le père réel est castrateur, tandis que le père imaginaire est lui l’agent de la privation.

 » Le père réel, nous dit Freud, est castrateur. En quoi ? Pour sa présence de père réel, comme effectivement besognant le personnage vis-à-vis de qui l’enfant est en rivalité avec lui, la mère. Le père réel est promu – que ce soit comme cela dans l’expérience ou pas, mais dans la théorie assurément, ça ne fait aucun doute – comme Grand Fouteur, et pas devant l’Éternel, croyez-moi, il n’est même pas là pour compter les coups. Seulement, est-ce que ce père réel et mythique, précisément au déclin de l’Œdipe, ne s’efface pas, si je puis dire, derrière celui que l’enfant, à cet âge … peut très bien avoir découvert, à savoir le père imaginaire… celui qui l’a, en fin de compte, lui le gosse, si mal foutu ».

 Et c’est donc évoquant ce père imaginaire qu’il introduit la dimension non pas de la castration symbolique mais celle de la privation réelle :

 » Observez, je vous en prie, ce que l’analyse de l’expérience analytique épelle en ânonnant, et dites-moi si ce n’est pas là que gît la nuance; si ce n’est pas justement pour autant que l’expérience, à ce tournant, est faite de tout ce qui, dans ce petit enfant… est pour lui privation, si ce n’est point autour de cela que se forge, se fomente ce deuil du père imaginaire, c’est-à-dire d’un père qui serait vraiment quelqu’un.

Ce père imaginaire, c’est lui et non pas le père réel, qui est le fondement de l’image providentielle de Dieu, et la fonction du surmoi, à son dernier terme, à son horizon, dans sa perspective dernière, est haine de Dieu, reproche à Dieu d’avoir si mal fait les choses « .

 Donc il me semble que  » normalement  » c’est au père réel, compagnon de la mère, et comme étant celui qui la fait jouir que l’enfant devrait s’identifier, au moment de la sortie de l’Œdipe, constituant à la fois les deux instances, l’une interdictrice, celle du Surmoi, l’autre idéalisante et permissive de l’Idéal du moi, un idéal du moi viril pour le petit garçon.

Par contre en cas de névrose, ce qui est d’ailleurs toujours le cas, l’instance interdictrice et je dirais à la limite persécutrice parce que sadique est celle du père imaginaire.

Mais du coup au lieu de parler de  » castration symbolique  » dont l’agent serait le père réel, Lacan parle alors de  » privation réelle  » :

  » Pour reprendre donc les choses, nous dirons que, plût au ciel que le drame se passe à ce niveau sanglant de la castration… Chacun sait que cette castration est là, à l’horizon, ce qui ne se produit, bien entendu, jamais nulle part et que ce qui s’effectue est quelque chose qui a beaucoup plus de rapport avec le fait que de cet organe, de ce signifiant, le petit homme est un support plutôt piètre, qu’il apparaît avant tout plutôt privé, et que c’est là que nous pouvons entrevoir la communauté de son sort avec ce que la petite fille éprouve, et qui, dans cette perspective, s’inscrit également d’une façon beaucoup plus claire. En fin de compte, ce dont il s’agit, c’est de ce tournant où le sujet s’aperçoit tout simplement, chacun le sait, que son père est un idiot, ou un voleur selon les cas, ou simplement un pauvre type, ou ordinairement un croulant, comme dans le cas de Freud, croulant sans doute bien sympathique et bien bon, mais qui, quand même, comme tous les pères, a bien dû communiquer malgré lui les mouvements, comme ça, en bousculade, de ce qu’on appelle les antinomies du capitalisme, c’est-à-dire qu’il a quitté Freiberg, où il n’y avait plus rien à faire, pour s’installer à Vienne. Et c’est une chose qui ne passe pas inaperçue dans l’esprit d’un enfant, même quand il avait trois ans. C’est bien parce que Freud aimait son père qu’il a fallu qu’il lui redonne une stature, et pour l’achever, cette stature, lui donner cette taille du géant de la horde primitive « .

 Ainsi l’amour du père redouble-t-elle cette haine. Tantôt c’est l’amour qui prévaut, tantôt c’est la haine. C’est ce que Lacan appelera la  » père-version  » ou  » version vers le père « , la version de tout être humain par laquelle il tente, presque en vain, d’échapper à ce désir tout puissant qui lui a donné naissance en tant que sujet, ce désir de la mère, désir dont il convient de se détacher.

Dans cette version vers le père, faute de pouvoir trouver un père  » à la hauteur  » dans la parole de la mère, l’enfant s’en invente un autre, un père idéalisé. C’est celui-là qui doit disparaître à la fin d’une analyse. Il doit s’éclipser à jamais. Mais en même temps, disparaît aussi pour l’analysant l’espoir d’être reconnu par cet être qu’il avait lui-même instauré dans sa toute puissance.

 



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