Le masque du symptôme, l'Idéal du moi et le Surmoi - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Le masque du symptôme, l’Idéal du moi et le Surmoi

Dans le séminaire des Formations de l’inconscient, séance du 16 avril 1958, Lacan inscrit sur le graphe du désir, les deux formations freudiennes qui ont surgi ensemble dans la théorie freudienne, celles de l’Idéal du moi et du Surmoi.Il les reprend en fonction de ces trois lignes d’écritures qu’il avait inventées les séances précédentes,

et plus précisément en fonction de la seconde de ces lignes celle qui part d’un côté de la Demande pour aller vers la lettre Grand A poinçon de petit d, le petit d du désir, et de l’autre côté de grand I.A, idéal du moi qui va vers le signifié de grand A, soit ce qu’il nomme le symptôme ou encore le masque du désir  :

Les premiers rires de l’enfant

De façon très surprenante il part pour décrire ces deux instances de la seconde topique, l’Idéal du moi et Surmoi, des premiers rires que l’enfant échange avec sa mère : « Il faut n’avoir jamais observé un enfant dans son développement au cours des premiers mois, pour ne pas s’apercevoir qu’avant même la parole, la première vraie communication, c’est-à-dire la communication avec l’au-delà de ce que vous êtes devant lui comme présence symbolisée, c’est le rire. Avant toute parole, l’enfant rit. Le mécanisme physiologique du rire est toujours lié au sourire, à la détente, à une certaine satisfaction. On a parlé du dessin du sourire de l’enfant repus, mais l’enfant en tant qu’il vous rit, vous rit présent et éveillé dans une certaine relation non seulement avec la satisfaction du désir, mais après et au-delà, avec cet au-delà de la présence en tant qu’elle est capable de le satisfaire, et qu’elle contient l’accord possible à son désir. La présence familière, celle dont il a l’habitude, et dont il a la connaissance qu’elle peut satisfaire à ses désirs dans leur diversité, est appelée, appréhendée, reconnue dans ce code si spécial que constituent chez l’enfant avant la parole ses premiers rires devant certaines des présences qui le soignent, le nourrissent, et lui répondent.

Le rire répond aussi bien à tous ces jeux maternels qui sont les pre­miers exercices où lui est apportée la modulation, l’articulation comme telle. Le rire est justement lié à ce que j’ai appelé pendant toutes les pre­mières articulations des conférences de cette année sur le trait d’esprit, l’au-delà, l’au-delà de l’immédiat, l’au-delà de toute demande. Tandis que le désir est lié à un signifiant, qui est dans l’occasion le signifiant de la présence, c’est à l’au-delà de cette présence, au sujet là-derrière, que s’adressent les premiers rires. »

Or c’est à l’opposé de ce premier échange entre l’enfant et sa mère, quand le message ne passe pas que se met en place l’Idéal du moi, quand l’Autre vous fait un visage de bois, que la demande a été refusée.

Sur le graphe du désir il dessine le trajet de la demande satisfaite qui doit s’arrêter sans doute au point du message, du message ayant été entériné par l’Autre, tandis que le trajet de la demande refusée se poursuit, elle, vers l’Idéal du moi. Elle suit la chaîne intentionnelle du discours qui s’achève en effet en grand I.A, tandis que sur la chaîne signifiante, au-delà de l’Autre, c’est là qu’il inscrit le Surmoi.

 

“Nous voyons, dit Lacan, selon mon vieux schéma, se produire ce dont il s’agit dans le rire, quand la demande vient à bon port, à savoir au-delà du masque, rencontrer ici, non pas la satisfaction, mais le message de la présence1. Lorsque le sujet accuse réception qu’il a bien devant lui la source de tous les biens, alors éclate assurément le rire, et le processus n’a pas besoin de se poursuivre plus loin.

Ce processus peut aussi avoir à se poursuivre plus loin, si le visage s’est montré de bois et que la demande a été refusée. Alors, comme je vous l’ai dit, ce qui est à l’origine de ce besoin et désir, apparaît ici sous une forme transformée. Le visage de bois s’est transféré dans le circuit pour venir ici, à un endroit dont ce n’est pas pour rien que nous rencontrons l’image de l’autre. Est donné au terme de cette transformation de la demande ce qui s’appelle l’Idéal du moi, cependant sur la ligne signi­fiante, le principe s’amorce de ce qui s’appelle interdiction et surmoi, et qui s’articule comme venant de l’Autre.

La théorie analytique a toujours toutes les difficultés à concilier l’existence, la coexistence, la codimensionnalité de l’Idéal du moi et du Sur­moi, alors qu’ils répondent à des formations et productions différentes. Il suffirait pourtant de faire cette distinction essentielle entre le besoin et la parole qui le demande, pour comprendre comment ces deux produits peuvent être à la fois codimensionnels et différents. C’est sur la ligne de l’articulation signifiante, celle de l’interdiction, que le surmoi se formule, même sous ses formes les plus primitives, alors que c’est sur la ligne de la transformation du désir en tant que toujours lié à un certain masque, que se produit l’Idéal du moi”.

L’idéal du moi suit le trajet rouge, le Surmoi, le trajet bleu, il est soutenu par la voix, une voix venue de l’Autre.

 De masques en masques

C’est à Freud que Lacan emprunte le signifiant du masque, celui-ci l’ayant emprunté à Goethe, dans son Faust. Freud pense en effet qu’Elisabeth Von R. détient un secret et c’est à propos de ses symptômes qu’il cite le poète. «  ce petit masque là fait augurer un sens caché ». C’est donc Elisabeth qui est ce petit masque, belle inconnue au grand bal masqué du symptôme qui intrigue Freud sous son masque.

Lacan reprend donc ce signifiant du masque pour faire du symptôme un masque du désir. Mais alors que Freud emprunte ses références à Goethe, dans son premier Faust, Lacan se réfère à un analyste qui s’est intéressé aux premières relations de l’enfant à sa mère et qui s’appelle René Spitz, ce qui provoque une autre approche de ce signifiant : c’est le visage de la mère elle-même qui devient masque derrière lequel se cache cette « parenthèse symbolique », cette « présence réelle », mère de tous les biens en tant que contenant de tous ces objets précieux qui pouvent être demandés, sources de satifaction non pas du désir, mais du besoin :

« Que nous apporte notre bon ami, monsieur Spitz si ce n’est cela ? Ce qui est d’abord reconnu par le nourrisson c’est le frontal grec, l’armature, le masque avec le caractère d’au-delà qui caractérise cette présence en tant que symbolisée. Sa recherche porte en effet au-delà de cette présence en tant qu’elle est masquée, symptomatisée, symbolisée. Cet au delà l’enfant nous désigne sans ambiguité qu’il en a la dimension […] Il faut n’avoir jamais observé un enfant dans son développement au cours des premiers mois, pour ne pas s’apercevoir qu’avant même la parole, la première vraie communication, c’est à dire la communication avec l’au-delà de ce que vous êtes devant lui comme présence symbolisée, c’est le rire. Avant toute parole l’enfant rit […] Le rire est justement lié à ce que j’ai appelé pendant toutes les premières articulations des conférences de cette année sur le trait d’esprit, l’au-delà de l’immédiat, l’au-delà de toute demande »

 

Cependant il y a quelque chose que l’on peut deviner si nous tenons compte de cette seconde ligne des formules, celle où on peut en somme inscrire le masque sous la forme de ce signifié de grand A, c’est le fait que ce masque est certes le témoin de cet au-delà de la Demande, de tout ce champ du désir. Il est témoin en somme que le graphe bleu du désir de l’Autre est entré en jeu pour permettre au sujet d’y inscrire son propre champ de désir, justement en tant que désir de l’Autre, mais il est aussi mis en relation, par une petite flèche qui se dirige vers lui, avec cet Idéal du moi, ce grand I, I de A.

Mais pour effectuer cette jonction, démontrer comment le masque peut-être à la fois le masque du désir et en même temps en lien avec l’Idéal du moi, nous devons quitter d’une part, cette séance du 16 avril 1956, et surtout cette référence à René Spitz pour une autre d’une aussi grande portée, sinon plus, celle de Claude Lévi-Strauss à partir de son étude des masques.

 Du dédoublement des masques de Claude Lévi-Strauss à la division du sujet de Lacan

 Lacan se réfère en effet aux études sur les masques de Claude Lévi-Strauss dans son texte des Ecrits «  Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » en analysant ce qu’il en a été des identifications de l’enfant Gide.

 Il y aurait bien sûr tout un travail à faire et à refaire pour reprendre ce qu’aussi bien Jean Delay, que Lacan déchiffrent de l’œuvre de Gide et de comparer leurs approches de celle plus tartive qui concerne l’oeuvre de Joyce. Mais pour me limiter à cette question de l’Idéal du moi, se référant au chapitre de l’anthropologie structurale, qui a pour titre «  Le dédoublement de la représentation dans les arts de l’Asie et de l’Amérique », Lacan rapproche le dédoublement entre le visage et le masque qui le recouvre, masque soit tatoué, soit peint, de ce masque de l’Idéal du moi, sous lequel se divise le sujet. C’est un peu compliqué, car on ne peut résumer à la fois, et ce texte de Lacan sur Gide, et le magnifique texte de Lévi-Strauss sur la fonction de ces masques et surtout de leurs dédoublements2. Il faut les lire et crayon à la main, même si ce type d’instrument tend désormais à disparaître.

Mais on peut déjà repérer ce lien créé par Lacan entre le masque et l’Idéal du moi tel qu’il le décrit à propos de Gide : « Cette spaltung ou refente du moi, sur quoi la plume de Freud in articulis mortis s’est arrêtée, nous semble bien être ici le phénomène spécifique. Occasion de s’étonner encore que le sens commun des psychanalystes le banisse de toute réflexion méditée […] Faut-il pour éveiller leur attention, leur montrer le maniement d’un masque qui ne démasque la figure qu’il représente qu’à se dédoubler et qui ne la représente qu’à la remasquer ? Leur expliquer de là que c’est quand il est fermé qu’il la compose et quand il est ouvert qu’il la dédouble ». En note Lacan se réfère donc au chapitre de l’Anthropologie structurale qui a pour titre « Le dédoublement de la repésentation dans les arts de l’Asie et de l’Amérique ».  C’est curieux, Lévi-Strauss évoque certes le dédoublement du masque par rapport au visage, tatoué ou peint, mais le masque lui même est aussi dédoublé. Celui-là en est un bon exemple3.

 

Lévi-Strauss décrit ainsi le dédoublement de ces masques par rapport aux visages qu’ils représentent et qui ont une fonction sociale et symbolique. Lacan les relie à l’Idéal du moi :  » L’idéal du moi de Freud, se peint sur ce masque complexe, et il se forme, avec le refoulement d’un désir du sujet, par l’adoption inconsciente de l’image même de l’Autre qui de ce désir a la jouissance avec le droit et les moyens. » Je pense que c’est aussi ce que Lacan appelle les insignes de l’Autre et qui s’inscrivent sur le graphe du désir au point du message signifié de grand A. Mais comme il parle aussi de l’adoption inconsciente de l’image de l’autre, celle-là on peut par contre l’inscrire au niveau du fantasme, au niveau du petit a de la formule du fantasme.

Dans ce texte même de Lacan « Jeunesse de Gide » Lacan nous donne un exemple de cette division du sujet, en décrivant ce qu’il en est des identifications de Gide avec l’événement traumatisant qui en fut l’origine «  Ferait-on comme y penche Jean Delay, de l’événement une formation mythique de la mémoire, il n’en serait que plus significatif ». Il s’agit d’une tentative de séduction par sa tante : «Or cette personne, si nous en croyons « La porte étroite », qui apporte en tout cas la vérité de la fiction, à précidément joué à l’endroit du jeune garçon le rôle de séductrice […] Il semble donc qu’ici ce soit en la femme que le sujet se trouve mué comme désirant. La Putiphar se cache sous la Pasiphaé qu’il se dira devenir, mugissante à s’ouvrir à la pénétration de la nature, de même que le modèle de sa tante se devine où Jean Delay l’indique, sous le mimodrame de son hystérie infantile ».

C’est ainsi que nous pouvons reconstituer avec ces masques de Pasiphaé et de Putifar, avec tous les mythes et légendes que ces noms évoquent, les dédoublements identificatoires d’André Gide, où l’Idéal du moi qu’il a mis en place est celui d’une identification féminine, celle une femme mûre qui jette son dévolu sur de jeunes adolescents, les objets de son désir.

Il semblerait bien qu’au niveau du masque, se rejoignent et ce qu’il en est du désir donc du fantasme et ce qu’il en est de l’Idéal du moi, puisque c’est sur ce masque qu’est peint cet Idéal du moi. Ce point fait difficulté quand on veut l’inscrire sur le graphe du désir, parce que du Signifié de grand A au grand I.A, il n’y a pas d’aller retour possible, il n’y a pas en effet de double sens entre ces deux séries d’écritures.

Je quitte les masques de Gide et de Claude Lévi-Strauss à regret. Quant aux difficultés que nous pose l’Idéal du moi, un retour à Freud et à sa seconde topique les remettent un peu à leur juste niveau. L’idéal du moi et le Surmoi sont deux instances du moi qui constituent les traces identificatoires de nos anciens objets d’amour oedipiens qui ont du être abandonnés à la sortie de l’Oedipe. Ce sont donc eux ces masques qui désormais représentent le sujet, un sujet divisé, un sujet représenté par un signifiant pour un autre signifiant.



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