Inhibitions par rapport à trois autres fonctions du moi, alimentation, locomotion, travail - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Inhibitions par rapport à trois autres fonctions du moi, alimentation, locomotion, travail

Tout se révèle si compliqué que  je vais m’en tenir, pour l’instant,  à ce premier chapitre du texte de Freud sur l’inhibition. Il a abordé l’inhibition par rapport à la fonction sexuelle, du côté des hommes. Mais pour les femmes, il a abordé directement la question de l’angoisse, comme si pour elles, il n’y avait pas d’inhibition qui tienne et qui soit donc là pour les en protéger (voir le texte précédent). Comme promis il aborde ensuite les trois autres fonctions  du moi, la nutrition, la locomotion et le travail.

 

 

 

1 – L’inhibition par rapport à l’alimentation est définie comme « l’inappétence par retrait de la libido » . Par contre on peut se demander si « l’intensification de l’appétit » donc ce qu’on appelle la boulimie est du registre de l’inhibition. Freud indique qu’une « compulsion à manger est motivée par l’angoisse d’inanition ». Si c’est pour protéger de cette angoisse alors on peut en effet considérer que c’est une inhibition, mais il concède que cette question a cependant été peu étudiée. Dans les deux phrases qui suivent il passe de l’inhibition au symptôme et notamment au symptôme hystérique. Les vomissements comme défense hystérique contre l’alimentation. Freud rajoute que le refus de nourriture découlant de l’angoisse appartient aux états psychotiques (délire d’empoisonnement).

Ce petit paragraphe concernant l’alimentation est extrêmement dense et ouvre des horizons du côté de l’anorexie, de la paranoïa mais aussi du côté du pré-oedipe de la petite fille où se développe  la crainte archaïque d’être empoisonnée par sa mère. Ce serait bien de revoir dans ce contexte ce que Lacan avait abordé dans les complexes familiaux, ce qu’il a appelé « le complexe du sevrage ». A partir de ce paragraphe sur la nutrition il y aurait donc beaucoup de grain à moudre ou de pain sur la planche.

 

2 – Freud évoque ensuite les troubles de la locomotion, l’impossibilité d’avancer, qui peut être prise au sens propre ou au sens figuré. Les frontières entre l’inhibition et le symptôme sont très ténues car ces troubles sont souvent spécifiés comme symptôme hystérique de conversion. C’est l’impossibilité de se tenir debout et de marcher qui est nommée « astasie – abasie ». Quelques unes des héroïnes des Etudes de l’hystérie sont atteintes de ces troubles de la marche. Elisabeth Von R notamment et une autre que j’ai baptisée « la jeune fille au parapluie » dont l’histoire ne nous est racontée que dans une note.

 

La dernière phrase de ce paragraphe reste énigmatique je pense qu’elle concerne les troubles de la marche dans la névrose obsessionnelle «  Tout particulièrement caractéristiques sont les difficultés apportées à la locomotion par l’intervention de conditions déterminées, l’angoisse survenant si elles ne sont pas remplies ». Cela doit correspondre à des injonctions ou à des compulsions. Freud n’en dit pas plus.

 

Lacan attache beaucoup d’importance à ces troubles de la marche  pour décrire ce qu’est une inhibition,   en tant que l’inhibition est un empêchement, un freinage du mouvement pulsionnel. Mais en relisant ce que Freud en dit, par exemple dans l’Interprétation des rêves, on peut dire que ce qui caractérise en effet l’inhibition, par exemple dans les rêves, c’est littéralement la paralysie, l’impossibilité de bouger : « Que signifie la sensation qu’on ne peut pas bouger, si fréquente dans le rêve et si proche de l’angoisse ? On veut marcher et on ne peut pas quitter sa place, on veut faire quelque chose et on se heurte sans cesse à des obstacles. Le train va se mettre en mouvement et on ne peut pas l’atteindre ; on veut lever la main pour venger une injure et elle refuse tout office. Nous avons déjà rencontré cette sensation dans les rêves d’exhibition, mais nous n’avons pas recherché sérieusement comment il fallait l’interpréter. Il est aisé, mais peu concluant, de dire que nous éprouvons pendant le sommeil une paralysie motrice qui se trahit par cette sensation. On pourrait demander, en effet pourquoi  on ne rêve pas toujours de mouvements inhibés. Il est certain que cette sensation, qui peut toujours apparaître pendant  le sommeil, sert à faciliter une certaine figuration et n’est évoquée que lorsque le matériel des pensées du rêve a besoin d’une telle figuration ». (p. 289)

Cependant Freud indique – en l’illustrant par un autre rêve – que « le fait de ne pas arriver à faire quelque chose n’apparaît pas toujours dans le rêve comme une sensation » mais comme un fragment de son contenu. Dans ce rêve cité, il ne peut pas partir parce qu’il ne trouve pas son chapeau.

Dans le rêve la sensation d’inhibition exprime la contradiction, un « conflit de volontés », comme deux forces antagonistes qui s’annulent.

4 – Freud indique d’ailleurs les liens de cette inhibition à l’angoisse «  Après l’explication que j’ai donnée de l’angoisse, on comprend aisément que la sensation d’inhibition de la volonté soit si proche de l’angoisse et s’unisse si fréquemment à elle dans le rêve. L’angoisse est une impulsion libidinale venue de l’inconscient et inhibée par le préconscient. Donc quand le rêve unit l’angoisse et la sensation d’inhibition, il s’agit d’un vouloir qui éveillait la libido, d’une impulsion sexuelle ». A noter qu’il s’agit,  au temps de l’Interprétation des rêves, de sa première théorie de l’angoisse, comme étant ce qu’il advient de l’affect quand il a été détaché de la représentation qui a été rejetée du conscient, refoulée, affect qui n’a pas réussi à   se fixer sur une représentation substitutive.

 

5 – L’inhibition au travail est souvent nous affirme Freud l’objet du traitement. Ce fut le cas de l’Homme aux loups, ainsi d’ailleurs que celui du patient d’Ella Sharpe, cet analysant qui, avocat comme son père l’avait été, ne pouvait pas plaider. Comme pour la vie sexuelle, tous les temps et les étapes du travail peuvent être perturbés : « Diminution du plaisir à travailler, exécution défectueuse du travail,  ou des phénomènes réactionnels tels que la fatigue (vertige, vomissement) lorsque le sujet s’est forcé à poursuivre le travail ». Là  encore il aborde les troubles dans l’hystérie – paralysies – et dans la névrose obsessionnelle, par l’interposition d’actes obsessionnels qui perturbent le travail.

A la suite de toutes ces descriptions cliniques Freud définit donc l’inhibition comme « l’expression d’une limitation fonctionnelle du moi qui peut elle-même avoir des origines très différentes ».

C’est dans les inhibitions qui sont spécifiques, troubles de l’écriture, dans le jeu du piano ou même de la marche que les mécanismes sont le plus facilement mis en évidence : « La fonction qu’un organe remplit au service du moi est atteinte lorsque son érogénéité, sa signification sexuelle s’accroît. Cet organe se comporte alors comme, si  l’on peut oser cette comparaison quelque peu triviale, comme une cuisinière qui ne veut plus travailler au fourneau, parce que le maître de maison a engagé avec elle une liaison amoureuse».

Il en donne deux exemples cliniques, celui des raisons d’une inhibition à l’écriture liée au fait que de faire couler de l’encre devient l’équivalent symbolique d’un coït, d’une inhibition à la marche équivalente au fait de piétiner la terre mère. L’inhibition lutte contre une revendication du ça.

Parmi les textes de Freud on pourrait aussi reprendre celui d’Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci où Freud évoque les inhibitions de Léonard qui laissait en effet le plus souvent inachevées ses œuvres picturales.

 

C’est aussi dans ce même contexte qu’on peut relire le texte de Mélanie Klein sur l’inhibition intellectuelle.

 

« L’enfant confondait, en autres inhibitions,  trois mots en français, poulet, glace et poisson. Mélanie Klein en trouve les raisons, son sadisme envers son petit frère et ses craintes de représailles de la part du père. Il le représente par des crabes qui grouillent dans la mer et qui risquent de l’attaquer :

«  Il se mit au cours de la même séance à dessiner des lignes parallèles formant des couloirs qui se rétrécissaient puis s’élargissaient. C’était le symbole vaginal le plus évident possible. Il mit ensuite sa petite locomotive dessus et la fit rouler le long des lignes jusqu’à la gare […] Il sentait qu’à présent il pouvait avoir avec la mère des rapports sexuels symboliques, alors qu’avant l’analyse, le corps maternel était un lieu rempli de choses horribles. Il me semble voir là ce que l’analyse de tout homme confirme : la peur du corps féminin comme lieu de toutes sortes de destructions et peut-être une des causes principales des troubles de la puissance sexuelle. Mais cette angoisse est aussi un des facteurs de base de l’inhibition des tendances épistémologiques, car l’intérieur du corps maternel est le premier objet de ces tendances ; on l’examine et on l’explore dans les fantasmes, on l’attaque aussi avec tout l’arsenal du sadisme, comprenant le pénis, arme offensive et dangereuse ; nous rencontrons là une deuxième cause de l’impuissance ultérieure des hommes : la pénétration et l’exploration sont très largement synonymes dans l’inconscient. C’est pour cette raison qu’après l’analyse de son angoisse au sujet de son propre pénis sadique et de celui de son père – le crayon jaune perforateur assimilé au soleil brûlant – John fut beaucoup plus facilement capable de se représenter lui-même, symboliquement, entrain d’accomplir l’acte sexuel avec sa mère et d’explorer son corps. Le lendemain il put regarder attentivement et avec intérêt le tableau accroché au mur de sa classe et sut sans difficulté distinguer les mots les uns des autres.

J. Strachey a montré que lire signifie dans l’inconscient prendre la science à l’intérieur du corps de la mère et que la peur de dépouiller celle-ci est un facteur important des inhibitions de la lecture… »

 

 



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