Les rapports ambigus de l'œuvre à son auteur - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Les rapports ambigus de l’œuvre à son auteur

dscn2533Lacan dans son texte « Le ravissement de Lol.V. Stein » juge  durement le psychanalyste qui se risque à lier la portée d’une œuvre à la névrose de son auteur et s’avisent de « jouer au psychologue ». Il avance à ce propos le terme de « goujaterie ».On peut dès lors se poser la question de savoir comment Lacan s’intéressant à cette œuvre de Marguerite Duras à la prétention d’échapper à cette goujaterie. Comment s’y prend-t-il ? Le plus simple est de le reprendre dans le mot à mot du texte. Ce que Lacan  y repère c’est la structure ternaire, toujours à trois personnages  de ce qui se répète quant à ce qu’il en est de ce « ravissement ». Ce signifiant organise tout le récit jouant des  différents sens du verbe ravir. Il prend en effet le sens de voler, de rapter, de dérober,  mais aussi celui d’être  transporté, subjugué, par exemple, au cours d’une expérience mystique ou esthétique ou au cours d’une rencontre amoureuse. Ce ravissement provoque alors un coup de foudre.

 La lecture que peut en faire un psychanalyste

 La magie de ce signifiant, ses pouvoirs  s’exercent tout d’abord au cours d’un premier événement  traumatique, la scène du bal :« La scène, dont le roman n’est tout entier que la remémoration » se produit devant les yeux de Lol. Elle assiste littéralement au rapt de son fiancé par une autre femme, Anne-Marie Stretter. Il y a  ravissement  mutuel de ces deux amoureux,  dès leur premier regard mais aussi  le ravissement de Lol,  subjuguée par ce spectacle mais ainsi arrachée à elle-même, spoliée de son amour mais aussi de l’image qu’elle se faisait d’elle-même. Elle ne peut même pas en souffrir. Elle est transportée hors d’elle-même. Elle s’absente.

 La deuxième scène est  celle où, couchée, dans un champ,  à l’abri des regards,  Lol  épie deux amants quand leurs silhouettes se dessinent dans l’encadrement de la fenêtre de leur chambre.    « On pensera à suivre quelque cliché, écrit Lacan, qu’elle répète l’événement. Mais qu’on y regarde de plus près… Ce n’est pas l’événement, mais un nœud qui se refait là. Et c’est ce que ce nœud enserre qui proprement ravit, mais là encore, qui ? »

 C’est ce ravissement qui fait lien entre les personnages, ceux de la première et de la seconde scène, mais pas seulement, car il y a dans ce roman, l’apparition d’un autre personnage, celui qui raconte le récit : «Le moins à dire est que l’histoire met ici quelqu’un en balance, et pas seulement parce que c’est lui dont Marguerite Duras fait la voix du récit : l’autre partenaire du couple ». Son nom  est Jacques Hold. Lacan affirme qu’il n’est pas le « simple montreur de la machine, mais bien l’un de ses ressorts et qui ne sait pas tout ce qui l’y prend. »

Jacques Hold se fait tiers du ravissement de Lol devant ce couple enlacé qui la dépouille, qui lui dérobe  son image d’elle-même, il en est partie prenante. Marguerite Duras et Jacques Lacan vont alors constituer, selon Lacan, un quatrième  ternaire, en tant qu’ils sont  pris eux aussi dans ce « ravissement » en tant que « sujets » : Ceci légitime que j’introduise ici Marguerite Duras, y ayant au reste son aveu, dans un troisième ternaire, dont l’un des termes est le ravissement de Lol V. Stein pris comme objet dans son nœud même, et où me voici le tiers à y mettre un ravissement, dans mon cas décidément subjectif. »

Ayant introduit ce terme de « subjectif » il rappelle ce qu’est pour lui un sujet et c’est en son nom qu’il va fustiger les prétentions de quelques analystes qui oseraient se risquer à expliquer l’œuvre par le biais de la biographie de l’auteur : «  Un sujet est terme de science, comme tel parfaitement calculable, et le rappel de son statut devrait mettre un terme à ce qu’il faut bien désigner par son nom : la goujaterie, disons le pédantisme d’une certaine psychanalyse. Cette face de ses ébats, d’être sensible, on l’espère, à ceux qui s’y jettent, devrait servir à leur signaler qu’ils glissent en quelque sottise : celle par exemple d’attribuer la technique avouée d’un auteur à quelque névrose : goujaterie, et de le démontrer comme l’adoption explicite des mécanismes qui en font l’édifice inconscient : sottise. Je pense que, même si Marguerite Duras me fait tenir de sa bouche qu’elle ne sait pas dans toute son œuvre d’où Lol lui vient, et même pourrais-je l’entrevoir de ce qu’elle me dit la phrase d’après, le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne. En quoi je ne fais pas tort à son génie d’appuyer ma critique sur la vertu de ses moyens. Que la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient, est tout ce dont je témoignerai en lui rendant hommage ».

 Que pouvons déduire de ce que Lacan affirme ainsi du fait que l’artiste toujours précède le psychanalyste et qu’il n’est donc pas question de « faire  [avec lui et à son sujet] le psychologue » donc en faisant sa psychobiographie. Tout comme Jacques Hold, le psychanalyste ne sait pas en effet « tout ce qui l’y prend » dans ce ravissement. Cela pose une première question :  quand Lacan nous indique que l’œuvre de Goethe n’a jamais été qu’une « immense psychanalyse », ou encore quand il baptise du nom de Joyce-le-symptôme, l’auteur d’Ulysse et surtout de Finnegan’s wake, ou encore quand il parle des carences de la fonction paternelle dont il aurait souffert  et auquel il aurait remédié par son art, ne tombe-t-il pas dans le travers qu’ainsi il dénonce, ou bien est-ce d’autre chose dont il s’agit ?

 Il me semble que ce qu’il dit de l’œuvre de Marguerite Duras, ce qu’il en  commente nous donne une idée de ce qui l’éloigne de toute psychologie. C’est qu’avec cette structure ternaire qu’il en dégage, il reprend comme en filigrane, ce qu’il en est des personnages de la lettre volée, dérobée, « ravie ». Le sujet, chaque sujet,  n’y est représenté que comme un signifiant pour un autre signifiant. L’auteur et le lecteur, lecteur éventuellement psychanalyste, y sont logés à la même enseigne. C’est ainsi que « la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient » c’est en effet par cette lettre qu’ils sont subjugués, « ravis », et que cette convergence crée  un point de rencontre privilégié entre ces deux sujets, une rencontre entre ces deux savoirs inconscients, soit ce qui définit l’amour, l’amour de transfert. 

Dans toute lecture d’une œuvre en tant qu’elle nous touche, c’est en effet de ces effets de transfert dont le lecteur peut témoigner, et donc, si approche analytique il peut y avoir, cela ne peut-être qu’une approche de lui-même en tant que sujet de l’inconscient et non pas de celui qui en est l’auteur.

Ainsi quand Lacan indique que l’œuvre de Goethe n’est qu’une « immense psychanalyse » ne parle-t-il pas également de son œuvre poursuivie pendant trente ans, celle de ses séminaires ? 

De même, quand Freud attribue à Goethe ces paroles «  Ma force s’enracine dans ma relation à ma mère », évoque-t-il avant tout les rapports privilégiés qu’il a eu avec Amalia Freud, sa mère.

 

 

 

Paru dans les Cahiers Renaud-Barrault, Paris, Gallimard, 1965, n° 52, pp. 7-15, puis dans Marguerite Duras, Paris, Albatros, 1975, pp. 7-15.



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