"Un certain savoir sur la psychose" - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

« Un certain savoir sur la psychose »

GAROUSTE-Jeu-de-malin-2010_BDJ’ai eu la chance mais aussi l’honneur d’être l’amie de Jacy Arditi. C’est un honneur car elle était exigeante aussi bien par rapport à son travail que par rapport au choix de ses amis. Elle avait une grande rigueur aussi bien morale qu’intellectuelle. Elle était cultivée et grâce à elle j’ai découvert beaucoup de livres que je ne connaissais pas.Quand elle trouvait que ce que j’avais écrit était bien, je  pouvais m’y fier, quand elle le critiquait, c’était justifié, j’en tenais le plus grand compte. Le plus souvent à la fin de mon texte, elle s’écriait «  « c’est tout ! Tu ne vas quand même pas t’arrêter là ! ». Le lendemain je me remettais courageusement à l’ouvrage sous son impulsion. Tous ceux qui s’essaient à l’écriture le savent, le savoir inconscient qui demande pourtant à s’exprimer, se montre cependant rebelle, récalcitrant. Il faut le forcer, le débusquer. Jacy m’y encourageait.

Dans la préface de son premier livre « Les métamorphoses de l’angoisse », Ginette Raimbault avait comparé le style de Jacy à celui, de Lacan. Mais je dirais que les signifiants qu’elle choisissait étaient plus féminins. Jacy, en écrivant,  faisait, comme elle le disait elle-même,  de la dentelle. Cette dentelle de mots était minutieuse, précise, délicate et quelquefois somptueuse. Mais aussi elle était  quelquefois très énigmatique. Il m’arrivait de lui dire que je ne comprenais pas ce qu’elle avait écrit, où elle voulait en venir.

Elle intercalait alors quelques fragments de phrases qui explicitaient davantage ce qu’elle tentait de démontrer et qui rendait son texte plus lisible.

Jacy avait mis en attente plusieurs titres pour cet ouvrage. Celui que nous avons choisi ensemble, avec Roger et nos amis, me plaît car il centre bien ce qui a été sa visée en l’écrivant «  Un certain savoir sur la psychose », ce  savoir, Jacy démontre qu’aussi bien Virginia Woolf qu’Herman Melville et Vincent Van Gogh le possédaient. Ils le possédaient tous les trois, mais pas de la même façon. Le savoir de Van Gogh était celui de sa propre psychose, tandis que celui de Virginia Woolf aussi bien que celui d’Herman Melville était plutôt un savoir de connivence avec la psychose, une connivence sans doute liée à leur histoire familiale mais aussi à la structuration de leur névrose.  Une intimité liée à une grande fragilité dans l’instauration et le fonctionnement de la métaphore paternelle.

De cette fragilité, le mode de suicide qu’avait choisi Virginia Woolf, en témoigne. Après avoir écrit un lettre à son homme-loup, son animal phobique, Léonard Woolf, elle avait rempli ses poches de pierres et s’était  noyée dans la rivière proche de sa maison.

Dans chacun de ses romans on retrouve sa fascination pour les eaux maternelles, la fascination de l’étang, celle du fleuve, de la Tamise ou de la Serpentine, celle de la mer, dans la promenade au bord du phare, et enfin celle définitive de la Ouse, rivière où elle s’est noyée.

Dans un livre maintenant un peu démodé, qui a pour titre « L’eau et les rêves »,  Gaston Bachelard indique que tous ces suicides par noyade, tel celui d’Ophélie,  sont de fait des baptêmes ratés. On peut aussi les interpréter comme  des ordalies, des appels à la reconnaissance du père, appels qui sont restés sans réponse. Or c’est pourtant cette réponse du père  qui donne naissance au sujet, au sujet du désir et  qui lui permet de choisir la vie et non pas la mort.

Comme un effet de transfert de travail par rapport à ce livre de Jacy, je vous proposerais la lecture d’une nouvelle de Gens de Dublin, celle qui a pour titre « Evelyne ».

Il témoigne en effet du certain savoir de Joyce sur la psychose.

Evelyne doit se sauver avec un garçon qui l’aime, elle doit prendre avec lui le bateau du soir pour partir au loin dans un pays où elle sera aimée et honorée. Elle laisse derrière elle, son père alcoolique qui la maltraite et les souvenirs de sa mère morte qui lui  avait promettre de la remplacer auprès de ses frères et de son père. En quelques phrases, Joyce décrit la folie de sa mère mais surtout a découvert ce que Lacan a appelé les phénomènes élémentaires, c’est-à-dire des néoformations langagières qui sont à proprement parler, insensées.

« Très loin, au bas de l’avenue, elle entendait un orgue de Barbarie qui jouait. Quelle chose étrange qu’il se fit entendre ce soir même pour lui remémorer la promesse qu’elle avait faite à sa mère, sa promesse de sauvegarder la maison aussi longtemps qu’elle le pourrait… Comme elle songeait ainsi, la vision pitoyable de la mère instilla un ensorcellement jusqu’au vif de son être – cette vie banale de sacrifices aboutissant à la démence. Elle trembla, écrit Joyce,  crut entendre à nouveau la voix de sa mère répétant sans cesse avec une stupide insistance : Derevaun Seraun !  Derevaun Seraun !

Dans une subite impulsion de terreur elle se leva ; S’enfuir. Il lui fallait s’enfuir ! Frank la sauverait. »

De fait il ne la sauvera pas. Au dernier moment, elle ne peut se détacher de cette parole de la mère, et refuse de partir avec lui.

On retrouve cette référence aux eaux maternelles dans cette nouvelle, comme dans les romans de Virginia Woolf, Joyce écrit : « Toutes les mers du monde déferlaient autour de son cœur. Il la tirait pour l’y engloutir, elle s’y noierait. Des deux mains elle agrippa la rampe de fer …  Du sein des mers qui submergeaient son cœur, elle lança un cri d’angoisse…. Elle fixait sur lui un visage pâle : passive, telle une bête désemparée, en ses yeux nul signe d’amour ni d’adieu. Elle ne semblait point le reconnaître ».

Le destin d’Evelyne et celui de Virginia Woolf semblent se rejoindre dans une commune détresse, celle qu’engendrent les défaillances de la métaphore paternelle.

Comme, pour James Joyce, se pose cette question «  Virginia Woolf était-elle folle ? » Certains auteurs affirment qu’elle l’était. Dans son ouvrage Jacy opte pour la névrose en raison de l’existence de l’Homme-symptôme de Virginia Woolf, celui qui lui avait donné son nom.

Jacy Arditi Alazraki, « Un certain savoir sur la psychose ; Virginia Woolf, Hermann Melville, Vincent Van Gogh » édité chez L’Harmattan en octobre 2009.

Un des textes de ce livre que j’aime beaucoup s’appelle « prêtez-moi vos mots et je lance les dés ».



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