Pas question d’analyser Freud, pourtant…

Dans cette séance du 9 mars 1955, Lacan continue donc son analyse du rêve de Freud, le rêve de l’injection faite à Irma, et on peut se poser une question qui me semble importante à propos de ce qu’il dit de cette analyse après-coup, au début de cette même séance et à la fin. Les deux approches paraissant, au moins au premier abord, contradictoires.

Voici la première : « Entendez bien que je ne suis pas entrain de refaire l’analyse du rêve de Freud après Freud lui-même. Ce serait tout à fait absurde. Pas plus qu’il n’est question d’analyser les auteurs défunts il n’est question d’analyser Freud mieux que Freud son propre rêve. Quand Freud interrompt les associations, il a ses raisons pour cela. Et il nous dit, ici je ne peux pas aller plus loin car quand même je vous en donne déjà assez. Je ne veux pas vous raconter toutes ces histoires de lit et de pot de chambre […] Tout ceci est noté à l’intérieur de ce texte. »

Et voici la seconde :  A propos des trois « clowns » qui dissertent autour du cas médical d’Irma, le docteur M, Otto et Léopold, Lacan reconnaît, à leur propos, les trois sortes d’identifications oedipiennes qui ont constituées le noyau de son Moi, en somme la singularité de sa situation oedipienne liée au fait que le père de Freud avait eu, du fait d’un premier mariage, deux fils, Philippe et Emmanuel, qui étaient du même âge qu’Amalia, la mère de Freud :« Ce que nous voyons est que ce dont il s’agit c’est de personnages qui sont tous significatifs […] des identifications auxquelles résident  la formation de l’ego. Le docteur M répond à quelque chose qui a été tout à fait capital pour Freud, son demi-frère Philippe, celui dont je vous disais, dans un autre contexte, qu’il est tout à fait essentiel, pour comprendre le complexe oedipien de Freud. A savoir que si Freud a été introduit à l’Oedipe d’une façon aussi décisive pour l’histoire de l’humanité, c’est évidemment qu’il avait un père ; lequel d’un premier mariage, avait déjà deux fils […] qui étaient déjà en âge d’être chacun le père du petit Sigmund Freud né lui d’une mère qui avait exactement le même âge que le dit Emmanuel. Cet Emmanuel a été pour Freud l’objet d’horreur par excellence. On a cru que toutes les horreurs étaient centrées sur lui, à tort, car Philippe en a pris sa part […] les personnages de la génération intermédiaire ont joué un rôle considérable. Et c’est une forme particulièrement supérieure qui permet de concentrer les attaques agressives contre le père sans trop toucher au père symbolique, qui lui est vraiment dans un ciel qui n’est certainement pas celui de la sainteté mais qui du point de vue de la fonction symbolique a son extrême importance, père symbolique qui reste intact grâce à cette division des fonctions. »

 D’autre part, dans les lignes qui suivent avec le symbole de la seringue à la suite duquel Lacan fait surgir le verbe « Gicler », il nous dévoile, ce qu’est pour lui, le désir inconscient se manifestant dans ce rêve de Freud  sous la forme de son érotisme uréthral : « Un jour que je serais bien luné je vous montrerai que jusqu’à un âge avancé Freud a eu de ce côté là quelque chose qui fait nettement écho au souvenir de son urination dans la chambre de ses parents. »

Les traces de cet érotisme anal se retrouvent en effet dans plusieurs de ses rêves, notamment dans le merveilleux rêve dit du W.C de campagne, dans lequel Freud rêve d’inonder tous les parisiens et de les noyer en pissant tout comme Gargantua, du haut des tours de Notre Dame.

Alors comment Lacan peut-il nous affirmer en début de cette séance qu’il est hors de question d’analyser ce rêve de Freud et  nous démonter le contraire dans le fil de cette séance ? Ce qui nous permet d’expliquer et surtout de justifier cette apparente contradiction, c’est peut-être ce que Lacan affirme, le fait que de nos jours, nous lisons à la fois le texte du rêve et les interprétations que nous en a données Freud. Il dit «  Il ne s’agit pas d’exégéter, d’extrapoler là où Freud s’interrompt lui-même, mais de prendre, nous,  cet ensemble dans lequel nous sommes nous-mêmes dans une position différente de Freud, car n’oublions pas qu’il y a deux choses 1- Faire le rêve 2 – L’interpréter. »  Certes ce sont ces deux choses qui doivent être prises en compte par nous mais est-ce que ce n’est pas pourtant une analyse après-coup de ce rêve de Freud ?

De nombreuses questions sont soulevées dans cette séance du séminaire et je n’en suis pas encore arrivée à bout. Notamment est en attente une mystérieuse nomination ce que Lacan appelle « l’immixtion des sujets » et qu’il pose comme équivalente à la foule freudienne mais aussi ce qu’il en est de la constitution du moi en pelure d’oignon et comme étant la somme des identifications du sujet, identifications qui sont d’autre part le fruit de tous les objets d’amour du sujet ayant été abandonnés et de ce fait ayant été intégrés dans le Moi.

Publié par

Liliane Fainsilber

psychanalyste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier Le livre bleu d'une psychanalyste ; Une lecture singulière de Lacan paru chez De Boeck Université.