Une approche du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique dans le rêve de l’injection faite à Irma

Dans le séminaire « Le Moi dans la théorie de Freud et de la technique analytique », Lacan consacre une dernière séance, celle du 16 mars 1955, au rêve de l’injection faite à Irma. Beaucoup de fils peuvent être suivis et notamment celui de la question de la régression, mais j’ai choisi de mettre l’accent sur un point qui va continuer à nous servir de façon efficace dans notre lecture de tous les rêves de l’Interprétation des rêves, la façon dont Lacan repère dans ce rêve les trois registres du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique et surtout comment ils sont en quelque sorte noués l’un aux deux autres.

Le Réel

La première partie du rêve de l’injection faite à Irma est celle où Freud discute avec Irma sur son refus de prendre en compte sa « solution ». Elle s’achève sur cette image d’horreur, la gorge d’Irma, « surgissement de l’ image terrifiante, angoissante, écrit Lacan, de cette vraie tête de méduse, à la révélation de ce quelque chose à proprement parler innommable, le fond de cette gorge […] qui en fait aussi bien l’objet primitif, par excellence, l’abîme de l’organe féminin d’où sort toute vie […] et aussi bien l’image de la mort où tout vient se terminer […] Il y a donc apparition angoissante d’une image qui résume ce que nous pouvons appeler la révélation du réel dans tout ce qu’il a de moins pénétrable, du réel sans aucune médiation possible, du réel dernier, de l’objet essentiel qui n’est plus un objet, mais ce quelque chose devant quoi tous les mots s’arrêtent et toutes les catégories échouent, l’objet d’angoisse par excellence. »

Le concept de Das ding, en ces années 1955/56 n’a pas encore été formulé par Lacan, puisqu’il faudra attendre le séminaire de l’Éthique de la psychanalyse, mais sa description et sa place dans la structure, tout est déjà là. En somme nous découvrons là sa description clinique saisie dans le premier rêve analysé par Freud, son rêve inaugural.

L’Imaginaire

Que se passe-t-il dans ce rêve, à partir de cet événement traumatique ? Dans la suite du rêve, on découvre cet échange pseudo-savant et absurde, cette consultation médicale parodique avec ses confrères discutant du cas d’Irma. Lacan la décrit comme une «  décomposition spectrale du Moi » de Freud, c’est la somme de quelques unes de ses identifications.

Il la décrit ainsi : Ce n’est pas d’un état antérieur du Moi dont il s’agit ( ce n’est donc pas une régression) mais littéralement d’une décomposition spectrale de la fonction du moi. Nous voyons apparaître la série des moi. Car le moi est fait de la série des identifications qui ont représenté pour le sujet un repère essentiel, à chaque moment historique de sa vie, et d’une façon dépendante des circonstances – vous trouverez cela dans Das Ich und das Es, qui succède à Au-delà du principe de plaisir ,[…] cette décomposition est évidemment une décomposition imaginaire. »

Accès au Symbolique par le biais de l’Imaginaire

Lacan dans cette séance reprend le stade du miroir et ce qu’il a appelé le mode de connaissance paranoïaque de l’objet. A savoir le fait que c’est dans la concurrence et la rivalité et par rapport au désir de l’Autre, que tous les objets sont appréhendés de l’autre côté du miroir, entre O et O’.  Le symbolique est là, par contre, avec ce qu’il appelle la nomination, pour apaiser ces relations agressives envers les objets rivaux. Il constitue en quelque sorte un pacte de non agression. La phrase qui semble être en effet conclusive de cet échange savant c’est la réponse de l’un des protagonistes « ça ne fait rien, l’albumine s’éliminera ».

Lacan conclut donc cette séance par tout un paragraphe sur ce qu’est la nomination : «  le nom est le temps de l’objet. La nomination constitue un pacte, par lequel deux sujets en même temps s’accordent à reconnaître le même objet. Si le sujet humain ne dénomme pas […] si les sujets ne s’entendent pas sur cette reconnaissance il n’y a aucun monde, même perceptif, qui soit soutenable plus d’un instant. Là est le joint, la surgissance de la dimension du symbolique par rapport à l’imaginaire ».

Question : Est-ce que l’interprétation n’est pas, par excellence, ce surgissement de la dimension du symbolique ? Elle serait donc toujours une nomination.

A propos de ce qu’il dit de la nomination en tant que pacte, il faudrait relire à ce sujet le grand texte des Ecrits «  L’agressivité en psychanalyse » et ce serait sans doute bien intéressant également de le relire en fonction de toutes les violences sociales actuelles.)

J’ai une hésitation dans ma lecture de ce texte, c’est en effet plutôt sur la Triméthylamine que Lacan avait fait porter l’accès au symbolique dans la séance précédente. Mais dans cette séance, il me semble bien que c’est l’absurdité de la réponse du médecin : «  ça ne fait rien, l’albumine s’éliminera et elle sera guérie » qui serait cet accès au symbolique. En somme ce serait une des « solutions » possibles de la guérison d’Irma. Une parodie en somme de ce qu’il cite : «  tout ce qui est réel est rationnel ». De toute façon les deux formules ont pour caractéristique d’être hors sens, l’une en tant qu’absurde, l’autre parce que formule chimique, écriture.

La démonstration de cet accès au symbolique se trouve page 20 de la sténotypie : « C’est en effet à cela qu’aboutit le rêve, que justement c’est l’entrée en fonction du système symbolique, si on peut dire, dans son usage le plus radical, dans celui où je ne sais quoi d’absolu qu’il représente vient en somme à éliminer, à abolir tellement l’action de l’individu, qu’il élimine du même coup sa dimension tragique au monde […] Et à partir d’un certain usage extrême du caractère radicalement symbolique de toute vérité, on peut dire aussi que toute vérité perd sa pointe et que le sujet se trouve littéralement […] n’être plus qu’un pion, quelque chose de passif qui joue son rôle, poussé à l’intérieur de ce système. » Voilà comment nous retrouvons, à propos de ce rêve de l’injection faite à Irma, ce que Lacan a développé dans « La lettre volée » avec d’autres protagonistes, le Roi, la Reine et le Ministre, sans oublier bien sûr, Dupin, le malin.

Mais est-ce qu’on ne peut pas dire aussi, qu’avec ce rêve de l’injection faite à Irma, Lacan pousse lui aussi ses pions pour déployer ses trois registres du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel et démontrer leur redoutable efficacité dans la clinique analytique ?

Publié par

Liliane Fainsilber

Psychanalyste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier Le livre bleu d'une psychanalyste ; Une lecture singulière de Lacan paru chez De Boeck Université.