« Le veau d’or est encore debout ! » - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

« Le veau d’or est encore debout ! »

Je vous recommande la lecture de ce livre de Winnicott qui a pour titre « Lettres vives ». Le titre est en lui-même heureux, on saisit un Winnicott chaleureux et sympathique écrivant sur le vif à quelques uns de ses collègues psychanalystes, très souvent pour leur faire part de ce qu’il a entendu de leurs travaux exposés la veille au soir.

Ce n’est pas un ouvrage clinique ou théorique à proprement parler puisque, comme le titre l’indique, il est constitué d’un ensemble de lettres, lettres adressées aux grands noms de la psychanalyse de son époque, Mélanie Klein, Anna Freud et de bien d’autres encore, Bion ou encore Lacan.

Il y parle de sa passion de la psychanalyse, mais pas seulement, il aborde aussi avec beaucoup de lucidité, de franchise, de tact, la question du mode de fonctionnement des institutions analytiques, des haines et des rivalités qui s’y exercent. Il tente toujours d’être un médiateur. Il semble avoir fort affaire entre les partisans fanatisés de Mélanie Klein et ceux d’Anna Freud.

Donc un fragment d’histoire de la psychanalyse, mais surtout le témoignage d’un analyste modeste et passionné par son métier.

Je vais essayer de rendre compte de deux de ces lettres qui me paraissent intéressantes quant aux modes de fonctionnement des groupes analytiques et de les présenter d’une façon si je puis dire anachronique permet de métaphoriser d’un pas de côté des modes de fonctionnement des groupes qui ne peuvent que rester très actuels. La première lettre que je voudrais présenter est une lettre que Winnicott a écrite à Mélanie Klein en 1952.

« Chère Mélanie, lui écrit-il, je veux vous écrire à propos de la réunion de vendredi soir dernier, pour essayer d’en faire quelque chose de constructif.

La première chose que je veux dire est que je vois bien à quel point il peut être gênant, lorsque quelque chose prend forme en moi de ma propre personne et de mon expérience analytique, que je veuille la faire entrer dans ma langue personnelle. C’est gênant parce que chacun veut sans doute en faire autant et qu’un des buts d’une société scientifique est de trouver un langage commun. Il faut cependant que ce langage reste vivant car rien n’est pire qu’un langage mort. »

Donc c’est la première question qu’il soulève celle d’un langage commun possible entre les analystes pour que les idées des uns puissent être acceptées et même adoptées par leurs collègues, sans que cela devienne pour eux du chinois ou de l’hébreu.

La seconde est beaucoup plus incisive : Elle concerne les avancées théoriques de Mélanie Klein et de Joan Rivière :

C’est à elles deux qu’il s’adresse, c’est une sorte d’exhortation : « Il est très important que votre travail soit reformulé par les gens qui font une découverte selon une voie qui leur est propre et les présentent avec leurs propres mots. C’est de cette façon seulement qu’on maintiendra le langage en vie ».

Autrement dit c’est par la seule voie du transfert que les énoncés théoriques de tel ou tel analyste, peuvent donner vie à d’autres énonciations et donc se transmettre. Là où Winnicott parle de la théorie kleinienne, bien sûr de nos jours, nous pouvons y substituer d’autres théories, celles qui font écoles. Et Winnicott continue sur sa lancée : « Si vous stipulez qu’à l’avenir seul votre langage sera utilisé pour rapporter les découvertes des autres, alors le langage mourra, ce qui est déjà entrain de se produire dans la société. Vous seriez surprise devant les soupirs et les grognements qui accompagnent chaque reformulation des clichés concernant l’objet interne par ceux que j’appellerai les kleiniens… Le pire exemple, peut-être, était la conférence de C. dans laquelle il s’est contenté de faire circuler une quantité de ce qui est maintenant connu comme l’équipement kleinien, sans donner la moindre impression qu’il avait un aperçu des processus intimes du patient. On sentait que s’il faisait pousser une jonquille, il penserait qu’il fait sortir la jonquille du bulbe, et non qu’il permet au bulbe de se transformer en jonquille avec une nourriture convenable. »

Quelques lignes plus loin il lui propose une solution :« Vos idées ne vivront que pour autant elles seront redécouvertes et reformulées par des gens originaux, tant à l’intérieur du mouvement analytique qu’à l’extérieur. Il faut, sans nul doute, à chaque travailleur original une coterie où il peut se reposer des controverses et se sentir à son aise. Le danger est cependant que la coterie organise en système la défense de la position conquise par ce travailleur original, en l’occurrence par vous. Je crois que Freud avait vu ce danger. Vous êtes la seule à pouvoir détruire ce langage, appelé doctrine kleinienne et kleinisme, dans un but constructif. Si vous ne le détruisez pas, alors ce phénomène artificiellement unifié doit être attaqué et détruit. Il appelle l’attaque… »

Quel courage il avait ce bonhomme ! Et quelle lucidité ! L’extrait de cette lettre se trouve p. 70 de ces lettres vives. Une seconde lettre mériterait elle aussi d’être étudiée de près. Elle est adressée à la fois à Mélanie Klein et à Anna Freud, ces deux impitoyables rivales entre lesquelles Winnicott essayait de survivre au sein de la société de psychanalyse, société dans laquelle elles s’affrontaient.

« Je voudrais faire, là, un commentaire à propos d’une différence légère mais intéressante entre la formation des deux groupes (ceux de Mélanie Klein et d’Anna Freud). Dans le cas des collègues et des amis de Mme Klein, que ce soit par hasard ou d’une autre façon, leur adhésion au groupe repose sur le fait d’avoir été sur le divan de Mme Klein, ou sur celui d’un analysant de Mme Klein, ou sur celui d’un analysant de cet analysant… Dans le cas des partisans de Mlle Freud, la question est plus celle du genre d’enseignement suivi et cela peut avoir des limites moins rigides. On pourrait dire que tandis que les partisans de Mme Klein sont tous des enfants et des petits enfants, ceux de Mlle Freud ont tous été dans le même établissement scolaire. J’indique cette différence dans la formation des groupes car je pense qu’elle engendre ses propres complications et entretien la vision erronée qu’ont de ces groupes les nouveaux arrivants. »

Quelles sont les conclusions que Winnicott tire de cette analyse ? Il propose nommément à Mélanie Klein et à Anna Freud de détruire elles-mêmes ces groupes qu’elles ont formés en les agrégeant autour de leur personne pour ne pas engendrer au sein de la société de psychanalyse anglaise dont il est responsable des « iconoclastes ou des claustrophobes… pour qui la fausseté d’un système rigide n’est pas plus tolérable en psychologie qu’en religion ». (cette lettre est publiée à la p.115 de cet ouvrage)

Je n’ai pris bien sûr la peine d’évoquer ces deux lettres de Winnicott que parce qu’elles gardent toute leur pertinence transposées de nos jours, dans le milieu analytique français. Il ne s’agit plus bien sûr de kleinisme ou d’annafreudisme mais d’autres noms en isme. Winnicott craint le danger de créer au sein de la société de psychanalyse anglaise une cohorte d’iconoclastes ou de claustrophobes, je trouve que ce serait un moindre mal. Le plus grand danger encouru me semble être en effet celui de créer des adorateurs de nouveaux veaux d’or analytiques. Comme chantait mon père, d’une belle voix de ténor, ce grand air de Faust : « Le veau d’or est encore debout ! » Il ne faut pas trop attendre des analystes que de cette célèbre phrase,  ils fassent un trait d’esprit, celui que nous citait Freud, « pour un veau, il a passé l’âge ».



9 commentaires sur “« Le veau d’or est encore debout ! »”

  1. Excellent, chère Lilianne ! Ces deux lettres sont très importantes, en fait! L’idée de la dissolution est là en plein.
    Merci!

  2. Claire Charlot dit :

    Bonjour Liliane, merci de nous partager et de si bien nous présenter ces deux lettres.
    Je trouve quand même intéressant ce pas de côté que nous fait faire Winnicott en envisageant le point de vue de ceux qui pourraient devenir des « iconoclastes » et des  » claustrophobes ». On parle fréquemment du comportement des foules, des partisans, mais beaucoup plus rarement à ma connaissance de ceux « pour qui la fausseté d’un système rigide n’est pas plus tolérable en psychologie qu’en religion. » On peut même aller plus loin que lui, car son langage est très diplomatique, et repérer là ceux qui se méfient de tout système, car un système est quelque chose de rigide par définition (pensez à l’adverbe « systématique ») Cette position ayant aussi tout de même ses écueils, comme il le dit, ceux de devenir iconoclastes ou claustrophobes.
    Garder vif ce langage pourtant commun, passe par la voie du tranfert et aussi par celle de la sublimation, comme l’a montré Brassens en faisant de ce problème une chanson « Non, je ne suis pas l’antéchrist de service » ou comme vous l’indiquiez vous même en parlant « d’école buissonnière ».

  3. Fainsilber dit :

    Chère Claire, comme d’habitude, je suis ravie de vos pertinentes interventions, mais cette fois-ci je suis « interloquée » ( c’est un mot que j’aime bien) par votre référence à la chanson de Brassens, chanson qu’au reste je ne connaissais pas.
    Ce que m’a surprise c’est le fait qu’évoquant, dans mon message, Moïse descendant du Mont Sinaî et constatant que ces incorrigibles juifs en avaient profité pour adorer en son absence les vieilles idôles, vous avez vous évoqué le personnage du Christ et qu’ainsi nous sommes passés de l’ancien au nouveau testament.
    Mais au passage il y a quand même quelque chose qui me chiffonne : est-ce que ce ne serait pas bien d’être iconoclaste ? Que devons-nous faire de tous ces colosses aux pieds d’argile ?
    Tout ceci pour dire que j’aimerais bien que vous explicitiez un peu plus cette référence à l’Ante/antiChrist que Brassens ne voulait pas être. Et l’analyste alors ?

  4. Claire Charlot dit :

    Chère Liliane,

    Dans cette chanson, (que Brassens n’a jamais enregistrée, elle se trouve sur le disque posthume de Berthola) lorsque Brassens dit qu’il ne veut pas être l’antéchrist de service, c’est en partie une antiphrase, car dans tout le reste de la chanson, il est absolument et magnifiquement iconoclaste. Mais en même temps, devenir l’antéchrist « de service » reviendrait à ce que cette position iconoclaste soit érigée à son tour en système, et que Brassens se retrouve à la tête de nombreux suiveurs, ce que l’on sait qu’il abhorrait puisqu’il a aussi écrit « quand on est plus de quatre, on est une bande de cons ». De cela, il ne veut pas. Il assume une position subjective singulière, cet entre-deux, cet inconfort de ne pas pouvoir se référer à une vérité universelle, car elle n’existe pas.

    Quant à moi, je pensais à cet excès qui peut être de se méfier des systèmes au point de ne plus croire en rien, de ne plus tolérer aucune appartenance à un groupe aussi ouvert soit-il. C’est ce que m’évoquait ce terme d' »iconoclaste » employé par Winnicott et associé à celui de « claustrophobe ».
    S’il est bon de briser les images sacrées, il faut aussi trouver à se fier à quelque chose, être dupe de quelque chose, en l’occurrence, être dupe du signifiant.
    Je pensais que l’on pourrait sans doute réfléchir à cela à l’aide du nœud borroméen. Le registre du signifiant, les tables de la Loi avec lesquelles Moïse descend du Sinaï, sont sans doute ce qui permet de réaliser le nouage. Le sacré doit se situer à l’intersection de deux ronds seulement.

    Je ne suis pas très sûre de ce que je viens d’écrire, mais je le laisse comme ça pour l’instant.

  5. Claire Charlot dit :

    En fait, j’étais frappé aussi de ce que Winnicott, tout en proposant de casser, de dissoudre cet effet négatif du groupe, ne semble pas proposer de faire disparaître tout bonnement les groupes. Il est lui-même responsable d’une société analytique. Comme Brassens, il semble chercher et parvenir à se tenir dans cet entre-deux.

  6. Fainsilber dit :

    Merci Claire, pour cet éclaircissement. Je ne puis être que d’accord avec vous.
    Vous savez que Brassens est une de mes références poétiques et cette phrase « dès qu’on est plus de quatre on est une bande de cons » donne une assise solide à la nécessité de travailler en cartel ou justement on ne doit pas être plus de quatre pour qu’il puisse être, ce cartel, un lieu analytique.
    C’est par rapport au mode de fonctionnement du groupe analytique la trouvaille de Lacan qui a résisté quand même à toutes les perturbations qui ont suivies sa disparition. Il est bien certain que les échanges entre analystes nous sont indispensables et qu’il faut donc trouver des lieux où pouvoir travailler en toute sérénité et surtout liberté.

  7. Didier Potin dit :

    Chères …
    Bienvenue cette référence et ce dialogue au moment où le fameux amendement Accoyer ou l’Article 52 tant débattu aboutit à la parution d’un Décret du 20 Mai 2010 portant sur l’autorisation d’exercer comme psychothérapeute, fut-ce analytique.
    J’aimerais savoir ce que vous pensez de la formule à la fois ambigüe et sybilline ainsi formulée : « être inscrit à l’annuaire d’une Association de psychanalystes » !
    Nous sommes bien, je crois, dans le coeur des écrits de Winnicott : une côterie qui en passe par « la passe » et quelle « passe » ? un syndicat professionnel auquel il suffirait d’adhérer moyennant son écot annuel ? une adhésion moyennant un entretien ? faire témoigner son analyste et/ou son contrôleur auprès d’un Ordre de psychanalystes patentés ? constituer « son Association » en compagnie de quelques compères s’étant eux-mêmes « autorisés ?

    Et, en plus, passer sous les fourches caudines d’une formation universitaire qui se piquerait de formation aux TCC, comme le sont devenues 80% des formations universitaires en psychopatho ?

    Il y a de quoi « bien faire son métier d’analyste et laisser braire » ou « ne pas aboyer et laisser passer la caravane » …

    « N’est-il pas », comme le disent les anglo-saxons ?

    Bien à vous

    Didier

  8. patrick raffin dit :

    Au sortir de la journée d’hommage à Hanna Segal et à « lactualité de la pensée kleinienne, ce 26 novembre, j’ai cherché dans son courrier la lettre de Winnicott suppliant Anna et Melanie de ne pas effondrer plus loin le penser psychanalytique dans le culte des personnalités qui est toute ce qui nous en est parvenu, du penser psychanalytique .
    Internet m’a mené à votre « Veau d’or ». Merci donc.
    Comme au passant qui passe on reprend sa chanson, j’ajoute ce commentaire.
    Aujourd’hui que le penser psychanalytique est s’est dé-symbolisé pour régresser au culte des pipoles, « à chacun le sien, battons nous pour son nom.. et nous somme tous psychanalystes quand même » (Verleugnung)
    une autre signification de la référence de Freud au Veau d’or me semble être passée au premier plan.
    Notre relativisme post-moderne nous a pliés à imaginer que la psychanalyse ne serait pas une science, mais une « pensée freudienne ». Sur le modèle du culte littéraire, et créationniste, des auteurs, « à chacun le sien et ce sera de la littérature ».
    La porte s’est ainsi ouverte à régresser à la pensée totémique qui permet d’imaginer aussi une « pensée kleiniennne », et pourquoi pas lacanienne, qui pourraient aussi bien « être de la psychanalyse » puisque « seraient de la psychanalyse » tous les traits de caractère de Freud, ses cigares, ses chow chow, sa fille, et son ancienne psychologie de l’inconscient.. Etant désormais « freudiens » pour le post moderne.
    Cette pata-logique me rappelle que le Veau d’or ..
    (en passant: étrange traduction, le premier analyste venu rectifierait cette désexualisation de l’histoire des religions de Babylone: « jeune taureau »)..
    Donc le jeune taureau représente certes explicitement et donc consciemment l’adoration d’une idole à la place de la pensée devenue trop difficile à tenir (holding, grasping) pour l’esprit suiviste du disciple scolaire.. Certes.
    Mais, sans aller à une reconstruction vraiement META psychologique, il suffit de la psychologie kleinienne pour noter que la Bible pensait un peu plus loin notre besoin d’idoles. La Bible nous suggère en plus une genealogie du processus qui génère et le besoin d’adoration et l’adhésion idolatre qu’elle vient satisfaire en donnant son corps pour cela (cf Petain) qui dans chaque Ecole servira à éviter le penser psychanalytique.
    La Bible nous conte que l’idole et l’adoration du plus grand nombre résulte de la fusion de plusieurs objets qui lui apparaissent désormais subjectivement différents
    alors qu’ils sont en réalité différents.
    Je rappelle ici le mot à mot de « la fonction de l’illusion dans la formation du symbole » (M Milner, 1950)
    Mais cette régression de notre accès déjà instable au symbole et au principe de réalité vient court-circuiter la formation du penser scientifique qui s’efforçait si maladroitement au principe de réalité et à la logique du Tiers (à la psychanalyse profane).
    Ainsi la voie de l’illusion peut ainsi devenir par régression la voie antOedipienne, après avoir été la condition même, pré-oedipienne de l’advenir d’un penser (post-oedipien).

  9. patrick raffin dit :

    Je corrige mon lapsus dans la reconstruction de « la fonction de l’illusion dans la formation du symbole » .
    Il fallait bien sûr rectifier de soi-meme ainsi:
     » l’idole et l’adoration du plus grand nombre résultent de la fusion de plusieurs objets qui nous apparaissent désormais subjectivement comme le même,
    alors qu’ils sont en réalité différents.. (régression en deça de l’Epreuve de réalité)

Laisser une réponse

*