Une des lettres à Nathanaël (extrait de mon livre paru chez L'Harmattan) - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Une des lettres à Nathanaël (extrait de mon livre paru chez L’Harmattan)

Un de mes amis, Nouredine Boukhsibi,  a traduit en arabe cette lettre extraite de mon livre « Lettres à Nathanaël ; une invitation à la psychanalyse », paru chez L’Harmattan en octobre 2005. Elle a été publiée dans une revue électronique. Je mets ici sa version en français.

 Lettre 20 – A chacune son symptôme

 juillet 2002

Cher Nathanaël, dans ma dernière lettre, je t’ai décrit les amours embaumées de l’obsessionnel, mais les femmes rencontrent, elles aussi, des difficultés sur les chemins d’accès à leur féminité. Elles aussi font des détours par des identifications à l’autre sexe.

Les identifications viriles d’une femme

Au moment où il inventait la psychanalyse, Freud en tant qu’analyste s’est heurté à ce qu’il appelle la grande énigme de la différence des sexes. Il la pose comme un fait biologique et constate que ce qui fait obstacle à la possibilité d’en rendre compte, c’est justement ce qu’il appelle la bisexualité de chaque sujet.

Faute de mieux, « … nous nous servons, écrit-il, d’une équivalence évidemment insatisfaisante, empirique et conventionnelle. Nous appelons mâle tout ce qui est fort et actif, féminin tout ce qui est faible et passif. »

Nous pouvons remarquer à ce propos que Freud ne définit pas un homme ou une femme, mais la part féminine ou la part masculine d’un sujet, quel que soit par ailleurs son sexe anatomique. Freud n’est pas le seul à rencontrer cette difficulté, car de fait (quel que soit son sexe de départ, déclaré en mairie) devenir un homme ou devenir une femme va constituer, pour chacun d’entre nous, la grande aventure de notre vie, une entreprise semée d’embûches et fort hasardeuse.

En témoignent les symptômes du névrosé. Dans ces derniers se manifestent plus ou moins bruyamment les identifications viriles d’une femme ou les identifications féminines des hommes.

À la fin de ce petit texte sur les destins entrecroisés des hommes et des femmes, Freud nous livre cette remarque désabusée :

« Quand nous demandons à n’importe quel analyste de nous dire quelle structure psychique se montre, chez les patients, la plus rebelle à son influence, il ne manque pas de répondre que c’est, chez la femme, le désir du pénis et, chez l’homme, une attitude féminine à l’égard de son propre sexe, attitude dont la condition nécessaire serait la perte du pénis. » (2)

Pour décrire ces structures psychiques si rebelles qui se manifestent dans les symptômes des femmes névrosées, j’ai emprunté deux exemples à Freud. Mais, Nathanaël, il faut tout d’abord prendre appui sur ce terme qu’on a beaucoup reproché à Freud, celui de l’envie du pénis ou Penisneid.

Il est en effet incontournable car il s’agit d’un concept, d’un concept qui spécifie le complexe de castration féminin.

À chacun son complexe

Lacan soulignait que partout dans l’œuvre freudienne était lisible cette assertion brutale qu’il s’est risqué à formuler « il n’y a pas de rapport sexuel », parce que justement ce qui y fait obstacle, c’est le mode de rapport du sujet au phallus.

Mais en fonction de cette double approche, celle de Freud et de Lacan, on pourrait presque avancer ― encore que ce soit pour l’instant sous une forme elliptique ― que ce qui permet d’approcher dans le psychisme la différence des sexes, c’est justement la forme différente du complexe de castration, pour un homme et pour une femme.

Pour l’enfant de sexe masculin, le complexe de castration se manifeste par la crainte de perdre son pénis, qu’il lui soit arraché ou « dévissé » et ce en rétorsion à ses désirs œdipiens, désir pour sa mère, désir de mort à l’égard de son père.

Il prend une autre forme pour la petite fille :

* Au commencement, la mère et la fille étaient, toutes les deux, phalliques mais deux événements mettent fin à cet âge d’or. Le premier événement traumatique est celui de la découverte du membre viril d’un petit garçon ou d’un homme.

Cette découverte s’effectue, pour la petite fille, sous le signe de la certitude : « Elle voit, elle sait qu’elle ne l’a pas, elle veut l’avoir. » (3) Elle est dès lors en proie à l’envie du pénis.

La fonction d’un homme comme symptôme, en tant qu’il est simplement porteur du phallus, n’est pas contestable. Il provoque une sorte de catastrophe naturelle dans le paysage narcissique de la petite fille.

Il convient quand même de remarquer que cette catastrophe narcissique sombre dans le refoulement et échappe donc à la conscience mais continue à se manifester justement par des symptômes.

 

* La seconde expérience traumatique, la même que celle imposée au petit garçon, est celle de la découverte de la castration de la mère. Elle est la plus terrible.

C’est autour de ce deuxième événement traumatique que se structurent, tout à la fois, les symptômes de la névrose et les identifications sexuées du sujet.

Tout dépend de la mise en œuvre, à ce moment-là, de la métaphore paternelle.

Si la fonction paternelle joue son rôle, la petite fille, qui se comportait jusqu’alors comme un « être garçonnier » vis-à-vis de sa mère, change d’objet, choisit son père comme objet d’amour et troque son envie du pénis contre le désir d’avoir un enfant.

D’autres hommes, substituts du père, deviendront un jour pour elle ses symptômes, ses objets d’amour.

En revanche si, dans la névrose, elle maintient son envie du pénis et ce en étroite relation avec le désir de sa mère, pour tenter d’être ce que sa mère désire, son bel objet phallique, les hommes resteront toujours, de ce fait, de vrais cataclysmes, des ravages, en tant qu’ils sont alors, pour elle, des objets rivaux. À ses yeux, ce sont eux qui l’ont et donc qui peuvent l’être.

Le texte de Freud permet de mesurer ces ravages.

L’homme de main d’une femme obsessionnelle

Dans l’une de ses lettres, Freud raconte à Jung, sur le ton de la confidence, l’histoire de l’une de ses patientes et décrit ainsi l’un de ses symptômes :

« … depuis que lors d’une excursion elle a presque écrasé un enfant (ou conclu cela d’un cri), elle est très malheureuse quand elle conduit, constamment tentée de faire marche arrière, après chaque court trajet, pour se persuader qu’il n’est rien arrivé […] tout cela est très simple : dans ses fantasmes elle est un homme, qui va en avant et en arrière, et conçoit (tue) par là un enfant ; les heurts appartiennent au même contexte : elle pousserait vigoureusement dans ce cas. (4) »

Freud éclaire ce symptôme obsessionnel par l’histoire conjugale de cette femme : elle était tombée malade lorsqu’elle avait appris que son mari était devenu stérile à la suite d’une infection génitale. Faute de chercher un autre homme qui lui donnerait un enfant, elle s’était identifiée à son mari. Mais Nathanaël, remarque-le, maintenant c’est elle qui, en tant qu’homme, dans son fantasme, donne un enfant à une femme.

Freud le soulignait dans la plupart de ses textes consacrés à la sexualité féminine, l’équivalence symbolique pénis/enfant rend ce passage d’une position virile à une position féminine extrêmement labile ; quand une femme ne peut avoir d’enfant, elle retourne à ses anciennes identifications viriles : ce qu’elle ne peut obtenir d’un homme, elle le possède alors fantasmatiquement.

On peut également se demander, si sous le coup de la déception, elle ne retourne pas également à ses anciennes amours, ses amours préœdipiennes pour la mère, ou, tout au moins, qu’elle oscille entre ses deux choix d’objet, là aussi en avant et en arrière. Le laisse supposer cette remarque de Freud : elle a encore un autre symptôme qui, lui, supporte peut-être, au moins en partie, une identification féminine : « Elle se ferme la nuit avec des épingles pour rendre ses organes génitaux inaccessibles ; représentez-vous son accessibilité intellectuelle. »

Ce symptôme, en effet, pourrait être à la fois la manifestation d’une identification féminine : elle se protège d’éventuels assauts sexuels d’un homme, mais également un moyen de protection contre la masturbation, au cours de ce que Freud appelle la phase phallique de la petite fille, celle où elle se comporte comme un garçon, comme si elle en avait un.

Cette forme d’identification virile, liée donc à une névrose obsessionnelle, est très différente de celle qui se manifeste dans l’hystérie. Il suffit, pour le découvrir, de relire le deuxième rêve de Dora dans les Cinq psychanalyses.

L’homme de paille de l’hystérique

Dans ce rêve, Dora, identifiée elle aussi à un homme, son adorateur parti à l’étranger, pénètre dans une ville inconnue. C’est un rêve typique d’exploration anatomique, elle explore le corps maternel, tentant de trouver une réponse à sa question : « Qu’est-ce qu’une femme et comment peut-elle être aimée ? »

Mais au-delà se pose la brûlante question du phallus : qui le possède pour de bon ? Est-ce la mère, est-ce l’Autre femme ? En témoigne ce que nous dit Freud dans le fil des associations de ce rêve : Dora est restée en extase pendant plus de deux heures devant la Madone, devantla Vierge Mère.

C’est pour tenter d’obtenir une réponse à ces interrogations qu’une femme hystérique se sert d’un homme de paille auquel elle est identifiée et devant lequel elle est restée en souffrance (6).

Oui, l’hystérique est restée en souffrance sur les chemins de sa féminité, faute d’avoir pu saisir ce qui aurait fait d’elle une femme, une « vraie », puisque pour elle c’est toujours l’autre qui l’est. Ainsi Dora admire-t-elle en Madame K. tout ce qu’elle ne saurait être. Elle est notamment fascinée par la blancheur nuageuse de son corps.

 

Un homme objet d’amour

 et non pas d’identification ?

 

Est-ce que les hommes de main de l’obsessionnelle ou les hommes de paille de l’hystérique sont pour autant des objets d’amour, ceux que Lacan appelle les hommes symptômes d’une femme ? Il ne le semble pas, car ils ne font qu’étayer, conforter ses identifications viriles.

Pour qu’un homme soit le vrai symptôme d’une femme (7), celui qui lui permet de se compter en tant que telle, il faut qu’elle abandonne ses identifications viriles et accepte sa privation phallique. Dans cette entreprise, sera décisive la possibilité de sortir, ou non, de l’Œdipe grâce à la métaphore paternelle, grâce à la fonction du père, et donc de se libérer non seulement des effets imaginaires du complexe de castration mais aussi de l’emprise du désir de l’Autre pour lequel elle maintenait justement ses identifications.

Une fois cette étape franchie, au besoin avec l’aide de l’analyse, son compagnon peut alors être, pour elle, son homme de parole, une parole telle que dans l’amour, ils puissent partager leur commun exil du rapport sexuel. Il s’agit là d’une rencontre entre deux savoirs inconscients, dans laquelle effectivement l’un peut devenir le symptôme de l’autre. Ce sont les nœuds de l’amour entre un homme et une femme.

(extrait de mon livre « Lettres à Nathanaël » , »Une invitation à la psychanalyse ».

 

 

 

 

 

1– Un exemple de travail psychanalytique, Abrégé de psychanalyse.

2– Ibid.

3– S. Freud, « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, P.U.F.

4– S. Freud, C.G. Jung, Correspondance, lettre 116, Gallimard, p. 251.

5– S. Freud, Cinq psychanalyses, Dora.

6– J. Lacan, Écrits, La psychanalyse et son enseignement, Seuil, p. 452. Lacan décrit ainsi ce scénario :

L’hystérique ne peut trouver son partenaire dans l’amour, « que de son propre sexe, parce que c’est dans cet au-delà qu’elle appelle ce qui peut lui donner corps, ce pour n’avoir pas pu prendre corps en deçà. Faute de réponse de cet autre, elle lui signifiera une contrainte par corps, en le faisant saisir par les offices d’un homme de paille, substitut de cet autre imaginaire en qui elle s’est moins aliénée qu’elle n’est restée devant lui en souffrance. »

7– Dans le séminaire Encore, Lacan dit des hommes et des femmes qu’ils ne sont que des signifiants, qu’on ne peut approcher ce qu’est un homme ou une femme que dans le registre du discours.

Un peu plus tard, dans ses derniers séminaires, il dira qu’une femme est un symptôme pour un homme, mais que lui aussi l’est pour elle. Pour saisir cette approche, en quoi un homme peut être le symptôme d’une femme, on mesure combien un retour au texte freudien peut être éclairant.

 

 

 



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