Les amants de Vérone - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Les amants de Vérone

 

 

Comme Lacan s’est beaucoup intéressé aux amours impossibles d’Hamlet et Ophélie, j’ai eu envie de les comparer aux amours tout aussi impossibles de Roméo et de Juliette, dans l’espoir d’y découvrir quelque chose d’intéressant du point de vue des héroïnes féminines. Ophélie en effet  d’abord aimée par Hamlet est ensuite  rejetée par lui par une sorte d’horreur du féminin qui a été provoquée par la découverte de la jouissance sexuelle de sa mère. Elle  ne retrouvera son statut d’objet aimé qu’une fois mise au tombeau et en référence à un objet rival, Laerte. Entre temps elle est devenue folle.

Les amours de Roméo et Juliette quoique impossibles du fait de l’inimitié des deux familles, restent indéfectibles. Ils soumettent leur amour à l’épreuve de la mort. Là aussi, il y a un objet rival, le dénommé Pâris à qui le père a décidé de donner sa fille.

 

Pour qu’une femme trouve son statut d’objet aimé, il faudrait donc, qu’il y ait une notion d’impossibilité, un obstacle à franchir. On retrouve cet obstacle dans Hamlet, Polonius, le père d’Ophélie lui interdit d’écouter et surtout de croire aux serments d’amour d’Hamlet. Ce dernier ne pouvant se marier qu’en fonction des intérêts de l’état. Pour Roméo et Juliette cet obstacle est crée par la haine entre les deux familles.

 

Il faut aussi qu’existe une relation tierce avec un objet rival qui mette l’objet aimé en danger d’être perdu. Pour Ophélie, au cours de la scène du cimetière, c’est donc son frère qui joue ce rôle, mais trop tard, puisqu’elle est déjà morte. Pour Juliette, c’est l’homme que son père a choisi pour elle, Paris.

 

Prise dans ce drame, Ophélie sombre dans la folie et se noie plus par accident que par réel désir de suicide à moins que le poète n’ait suggéré que ce soit un acte manqué. Juliette est une battante et elle lutte pour la réalisation de ses désirs. C’est en cela qu’elle est peut nous ouvrir des horizons quant  à ce qu’il en est du désir féminin au-delà de sa fonction d’objet petit a dans le désir d’un homme, dans le désir de son Roméo, elle témoigne de ce qu’est son désir à elle. Dans le drame d’Hamlet, le désir d’Ophélie, encore qu’elle réponde à l’amour d’Hamlet n’est qu’à peiné ébauché, elle y renonce vite, sous la pression de son frère et de son père, avant même le rejet d’Hamlet.

 

Après avoir dessiné avec Lacan le graphe du désir d’Hamlet, au fond j’aimerai bien pouvoir dessiner le double graphe du désir de Roméo et de Juliette.

 

Nous entrons donc dans cette tragédie des amants de Vérone.

 

Dès la première scène de ce drame nous apprenons que Roméo n’a pas encore rencontré Juliette mais qu’il est un amoureux malheureux parce qu’éconduit par sa Dame, Rosaline.

Cette Rosaline «  est hors d’atteinte des flèches de Cupidon : elle a la caractère de Diane ; armée d’une chasteté à toute épreuve, elle vit à l’abri de l’arc enfantin de l’amour ; elle ne se laisse pas assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc des regards provocants et ferme son giron à l’or qui séduirait une sainte. Oh elle est riche en beauté, misérable seulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec elle. »

Elle a juré de toujours vivre chaste « cette réserve produit une perte immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs, elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle, trop sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel en faisant mon désespoir. Elle a juré de n’aimer jamais…» C’est donc par amour pour elle, que Roméo se rend incognito, parce que masqué, à une grande fête organisé par les Capulet puisqu’elle y est invitée.

 

A la seconde scène de ce premier acte, apparaît celui qui sera le futur rival de Roméo, le dénommé Pâris. Dans cette scène, il est autorisé par son père à faire sa cour à la damoiselle, Juliette,  qui est à peine âgée de quatorze ans.

«  Courtisez la, gentil Pâris, obtenez son cœur ; mon bon vouloir n’est que la conséquence de son assentiment […] Je donne ce soir une fête, consacrée par un vieil usage, à laquelle j’invite ceux que j’aime ; vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre. Ce soir, dans ma pauvre demeure,  attendez-vous à contempler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux transports qu’éprouvent les jeunes galants alors qu’avril tout pimpant arrive sur les talons de l’imposant hiver, vous les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton. Ecoutez les toutes, voyez les toutes, et donnez la préférence à celle qui le méritera. Ma fille sera une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter, elle peut du moins faire nombre. »

 

On retrouve bien là ce que Lacan disait du mythe de Don Juan, à savoir que c’était,  pour les femmes, une façon d’être comptées, une par une par ce héros. C’était de même la fonction du bal et peut-être même des « carnets de bal », ces carnets sur lesquels les prétendants, au moins à la danse, inscrivaient leurs noms.

Tout est donc mise en place, dès ces deux premières scènes,  pour que ces quatre personnages se retrouvent à cette fête, Rosaline, rivale fictive de Juliette, et Pâris qui deviendra le rival de Roméo. En effet, on peut poser cette règle : pas d’objet d’amour sans un autre enjeu, la nécessaire présence d’un objet rival qui donne à cet amour sa dimension dramatique. Sans doute est-ce la trace inscrite et indélébile des premières amours oedipiennes qui implique cette rivalité avec un tiers.

 

Scène V de cet acte premier,  une grande fête est donc organisée chez les Capulet, parmi les convives on y retrouve Roméo masqué accompagné de ses amis. C’est donc là qu’il rencontre Juliette et oublie sur le champ la première dame de ses pensées, Rosaline :

 

Roméo – «  Quelle est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier là-bas ?

Le valet – je ne sais pas Monsieur.

Roméo – Oh ! Elle apprend aux flambeaux à illuminer ! Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche joyau à l’oreille d’une éthiopienne ! Beauté trop précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre ! Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles, telle apparaît cette jeune dame au milieu de ses compagnes ».  Ainsi Roméo tombe-t-il amoureux d’elle, avant de savoir qui elle est, Juliette Capulet.

Celle-ci, demande, elle aussi,  le nom de celui qu’elle vient d’embrasser sur les lèvres : «  Son nom est Roméo, lui répond sa nourrice,  C’est un Montague, le fils unique de votre grand ennemi. »

« Juliette – Mon unique amour émane de mon unique haine ! Je l’ai vu trop tôt sans le connaître et je l’ai connu trop tard. Il m’est né d’un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré ! »

A noter qu’on ne sait pas grand-chose des raisons de cette inimitié entre les deux familles, elles doivent être futiles, car le Prince de la ville la décrit ainsi « Trois querelles civiles, nées d’une parole en l’air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne, Montague ; trois fois les anciens de Vérone, dépouillant le vêtement grave qui leur sied, ont dû saisir, de leurs vieilles mains,  leurs vieilles pertuisanes, gangrenées par la rouille, pour séparer vos haines gangrenées. »

 

La scène la plus célèbre de cette pièce de Roméo et Juliette est celle dite de la fenêtre où Juliette se parle à elle-même pour y avouer son amour : « O Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serais plus une Capulet ».

Roméo, caché dans le jardin au pied de cette fenêtre lui répond,  mais je préfère  m’intéresser davantage au dire de Juliette. Après cet aveu, elle manifeste en effet à la fois de la pudeur mais aussi bien de l’impudence :

« Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage ; sans cela tu verrais une virginale couleur colorer ma joue, quand je songe aux paroles que tu m’as entendu dire cette nuit. Ah ! Je voudrais rester dans les convenances ; je voudrais, je voudrais nier ce que j’ai dit. Mais adieu les cérémonies ! M’aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole […] Oh ! Gentil Roméo, si tu m’aimes proclame le loyalement : et si tu crois que je me laisse trop vite  gagner, je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je dirai non, pour que tu me fasses la cour : autrement rien au monde ne m’y déciderai. En vérité, beau Montague, je suis trop éprise, et tu pourrais croire ma conduite légère ; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve. J’aurais été plus réservée, il faut que je l’avoue, si tu n’avais pas surpris, à mon insu, l’aveu passionné de mon amour : pardonne moi donc et n’impute pas à une légèreté d’amour cette faiblesse que la nuit noire t’a permis de découvrir. »

 

Mais Juliette est une jeune fille décidée, c’est elle qui lui propose le mariage, sans plus tarder : « Trois mots encore cher Roméo […] Si l’intention de ton amour est honorable, si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu’à toi, en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, alors je déposera à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai monseigneur, jusqu’au bout du monde ».

 

C’est ainsi que Juliette est devenue le symptôme de Roméo et Roméo le symptôme de Juliette. Elle  l’appelle Monseigneur et s’engage à le suivre au bout du monde. Cependant juste à la fin de ce beau discours d’amour dans le jardin des Capulet, au moment de se séparer, Juliette  rappelle Roméo en ces termes : « Stt !  Roméo ! Stt ! Oh que n’ai-je la voix du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet ! »

Pour qui a la curiosité de vérifier à quoi correspond ce terme de tiercelet, dans les dictionnaires il est ainsi définit : « Tiercelet est utilisé pour désigner le mâle de certains oiseaux de proie, car étant plus petit d’un tiers que la femelle, en particulier l’épervier mâle et le faucon mâle ».

Juliette devient ainsi le fauconnier de son Roméo, certes de son oiseau de proie, mais d’un oiseau quand même. Dans les quelques phrases qui suivent ce thème de cet  homme oiseau est repris :

Juliette – « Il est presque jour je voudrais que tu fusses parti, mais sans t’éloigner plus que l’oiseau familier d’une joueuse enfant ; elle le laisse voleter un peu hors de sa main, pauvre prisonnier embarrassé de liens, et vite elle le ramène en tirant le fil de soie, tant elle est tendrement jalouse de sa liberté ! »

Roméo – « Je voudrais être ton oiseau ! »

Comme l’indiquait Lacan dans le séminaire Encore «  Le phallus, son homme comme elle dit, depuis Rabelais on sait que ça ne lui est pas indifférent. Seulement toute la question est là, elle a divers modes de l’aborder, ce phallus et de se le garder. Ce n’est pas parce qu’elle n’est pas toute dans la fonction phallique qu’elle n’y est pas pas du tout. Elle y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus ».

Pourrait-on retrouver dans ce parler amoureux de Roméo et de Juliette ce quelque chose en plus dont il est question, cette jouissance supplémentaire, cette jouissance au-delà du phallus ?

Dans la scène II de l’acte III, dans le jardin de Capulet, Juliette évoque sa nuit d’amour  : « Viens, nuit solennelle, matrone au sobre manteau noir, apprends moi à perdre, en la gagnant cette partie qui aura pour enjeu deux virginités sans tache ; cache le sang hagard qui se débat dans mes joues, avec ton noir chaperon, jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté dans l’acte de l’amour ! A moi, nuit ! Viens, Roméo, viens, tu feras le jour de la nuit, plus éclatant que neige nouvelle sur le dos du corbeau. Viens, chère nuit au front noir, donne-moi mon Roméo, et, quand il sera mort prend-le et coupe le en petites étoiles, et il  rendra la face du ciel si splendide que tout l’univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte à l’aveuglant soleil… Oh ! J’ai acheté un domaine d’amour, mais je n’en ai pas pris possession, et celui qui m’a acquise n’a pas encore joui de moi ».

 

Ce domaine d’amour dont elle n’a pas encore pris possession est me parait être la juste métaphore de ce champ de la jouissance féminine, celle dont le point de départ se situe, comme nous l’avons vu, sur la ligne haute du graphe, car comme  l’a énoncé Lacan c’est au signifiant de grand A barré qu’une femme a affaire, à un Autre désirant, qui de ce fait même, lui donne existence, lui permet de se compter comme une femme, la femme de cette homme-là. Juliette est en effet à jamais comptée comme appartenant à son Roméo.

 

Je n’ai pas encore tout à fait déchiffré comment on pourrait représenter le double graphe du désir de Roméo et de Juliette, mais je peux déjà inscrire au niveau du message, Roméo comme symptôme de Juliette sur son graphe du désir (graphe rouge) et Juliette comme symptôme de Roméo sur son graphe (graphe bleu). Ces deux symptômes, l’homme symptôme de Juliette, et le femme symptôme de Roméo dépendant bien sûr de ce qui se passe sur le haut de chacun de leur graphe, la ligne du complexe de castration, celle où s’inscrivent les trois lettres grand phi, signifiant de grand A barré et la formule de la pulsion S barré poinçon de D.

 

Il y a une autre lettre qui mérite aussi toute notre attention et que je mets en attente c’est celle dénommée I A, soit Idéal du moi avec celle qui lui correspond  au point de départ du graphe celle du sujet en tant que barré $.

 Liliane Fainsilber



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