« En nous un sujet pense » Première approche du cogito cartésien dans le séminaire des Formations de l’inconscient - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

« En nous un sujet pense » Première approche du cogito cartésien dans le séminaire des Formations de l’inconscient

La première intervention de Lacan concernant le cogito cartésien se trouve dans le séminaire des Formations de l’inconscient, elle surgit à propos du trait d’esprit : il faut que le sujet lui-même reconnaisse le trait d’esprit en tant que tel mais cette reconnaissance ne peut passer que par l’Autre. C’est donc dans ce contexte qu’il évoque le sujet, le sujet du je pense donc je suis. 

« L’observation de Freud nous met donc devant cette question essen­tielle que nous connaissons déjà, celle de savoir ce qu’est cet Autre qui est en quelque sorte le corrélatif du sujet. Nous trouvons ici cette corré­lation affirmée dans un véritable besoin inscrit dans le phénomène. Mais la forme de ce rapport du sujet à l’Autre, nous la connaissons déjà, et ce, depuis que nous avons ici insisté sur le mode nécessaire sous lequel notre réflexion nous propose le terme de subjectivité.

J’ai fait allusion à cette sorte d’objection qui pourrait venir à des esprits formés à une certaine discipline, et qui prendraient prétexte de ce que la psychanalyse se présente comme science, pour introduire l’exigence que nous ne parlions jamais que de choses objectivables, à savoir sur lesquelles puisse se faire l’accord de l’expérience. Du seul fait de parler du sujet, l’expérience deviendrait une chose subjective et non scientifique. C’est impliquer dans le terme de sujet cette notion qui à un certain niveau y est bien, à savoir que l’en-deçà de l’objet – qui permet de lui mettre son support, et qui est d’ailleurs au-delà de l’objet aussi bien que derrière lui -, nous présenterait une sorte d’inconnaissable substance, un quelque chose de réfractaire à l’objectivation, dont votre éducation, votre forma­tion psychologique, vous apporterait tout l’armement pour vous en défendre. Cela débouche naturellement sur des modes d’objections beau­coup plus vulgaires encore, je veux parler de l’identification du terme du subjectif avec les effets déformants du sentiment sur l’expérience d’un autre, non sans introduire d’ailleurs je ne sais quel mirage transparent qui fonderait le sujet dans une immanence de la conscience elle-même à quoi l’on se fie un peu trop vite pour y résumer le thème du cogito carté­sien. Bref, toute une série de broussailles. Elles ne sont là que pour s’in­terposer entre nous et ce que nous désignons quand nous mettons en jeu la subjectivité dans notre expérience.

De notre expérience d’analyste, la subjectivité est inéliminable. Sa notion s’affirme par une voie qui passe tout à fait ailleurs que par celle où l’on pourrait lui dresser des obstacles. Pour l’analyste comme pour celui qui procède par la voie d’un certain dialogue, la subjectivité est ce qu’il doit faire entrer en ligne de compte dans ses calculs quand il a affaire à cet autre qui peut faire entrer dans les siens sa propre erreur, et non cher­cher à la provoquer comme telle. Voilà une formule que je vous propose, et qui exprime assurément quelque chose de sensible, que la moindre référence à la partie d’échecs, ou même au jeu de pair et impair, suffit à assurer.

A en poser ainsi les termes, la subjectivité semble émerger – il n’est pas utile que je reprenne ici tout cela, que j’ai déjà souligné ailleurs – à l’état duel. Il nous semble assurément en voir jouer le reflet dans ce qui se pro­duit dès qu’il y a affrontement ou camouflage dans la lutte ou la parade. Je l’ai illustré en son temps par des exemples éthologiques que je pense n’avoir pas besoin de reprendre. La lutte inter-animale, voire la parade inter-sexuelle nous présentent des phénomènes d’approche réciproque et d’érection fascinatoire où se manifeste une sorte de coaptation naturelle. On observe ainsi des conduites ayant un caractère réciproque et qui convergent dans l’étreinte, donc au niveau moteur, que l’on appelle behaviouriste. L’aspect est tout à fait frappant de l’animal qui semble exé­cuter une danse ».

 

Dans ce contexte de l’analyse du trait d’esprit Lacan évoque alors « la nocivité du cogito cartésien » :

« Si le thème du cogito cartésien garde assurément toute sa force, sa nocivité, si je puis dire, tient en cette occasion à ce qu’il est toujours infléchi. Ce je pense, donc je suis, il est difficile de le saisir à la pointe de son ressort, et il n’est peut-être d’ailleurs qu’un trait d’esprit. Mais laissons-le sur son plan, car nous n’en sommes pas à manifester les rapports de la philosophie avec le trait d’esprit. Le cogito cartésien n’est pas effectivement expérimenté dans la conscience de chacun de nous comme un je pense, donc je suis, mais comme un je suis comme je pense, ce qui suppose naturellement, derrière, un je pense comme je respire.

 

Il suffit à ce propos d’avoir la moindre expérience réfléchie de ce qui supporte l’activité mentale de ceux qui nous entourent. Puisque nous sommes des savants, parlons de ceux qui sont attelés aux grandes oeuvres scientifiques. Nous pouvons nous faire très vite la notion qu’en moyenne il n’y a sans doute pas beaucoup plus de pensées en action dans l’ensemble de ce corps cogitant que dans celui de n’importe quelle industrieuse femme de ménage en proie aux nécessités les plus immédiates de l’existence. La dimension de la pensée n’a en soi absolument rien à faire avec l’importance du discours véhiculé. Bien plus, plus ce discours est cohérent et consistant, plus il semble prêter à toutes les formes de l’absence quant à ce qui peut être raisonnablement défini comme une question posée par le sujet à son existence en tant que sujet.

En fin de compte, nous revoici affrontés à ceci, qu’en nous un sujet pense, et pense selon des lois qui se trouvent être les mêmes que celles de l’organisation de la chaîne signifiante. Ce signifiant en action s’appelle en nous l’inconscient. Il est désigné comme tel par Freud. Et il est tellement originalisé, séparé de tout ce qui est jeu de la tendance, que Freud nous répète sous mille formes qu’il s’agit d’une autre scène psychique. Le terme est répété à tout instant dans la Traumdeutung. »  Séance du 11 décembre 1957.

Ce « je pense donc je suis »  n’est pas liée à la conscience mais à l’inconscient. Ce n’est pas d’un «moi  je pense »  dont il s’agit mais d’un ça pense en moi.

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