Le cogito inscrit sur le graphe du désir - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Le cogito inscrit sur le graphe du désir

Une des occurrences du cogito cartésien se trouve dans le séminaire du Désir et de son interprétation dans la seconde séance de ce séminaire au moment où il reconstruit à nouveau le graphe du désir à deux étages, en dédoublant les deux lignes de l’énoncé et de l’énonciation. C’est au niveau de cette ligne pointillée de l’énonciation qu’il va inscrire, en passant, sans s’y arrêter davantage, ce qu’il en est du « je pense donc je suis » de Descartes.

 

On peut donc  inscrire ces deux je sur le graphe du désir ainsi : Le je de l’énoncé et le je de l’énonciation qui est celui du je pense donc je suis :

 

Voici comme Lacan les qualifie : « Passons au second étage de ce graphe, celui donc que la dernière fois, il semble, au moins pour certains, que la présentation a fait quelques difficultés. Ce second étage du graphe est autre chose que le sujet en tant qu’il passe sous les défilés de l’articulation signifiante. C’est le sujet qui assume l’acte de parler: c’est le sujet en tant que je, encore ici me faut-il me suspendre à quelque articu­lation de réserve essentielle. Après tout, ce je, je ne m’y attarderai pas, je vais vous le faire remarquer, à l’origine ce je, alors que j’y ai fait allusion dans quelque développement, n’est pas notre affaire, c’est pourtant le je du « Je pense donc je suis ». Sachez simplement qu’il s’agit ici d’une parenthèse, toutes les difficultés qui m’ont été soumises me l’ont été à propos du « Je pense donc je suis », c’est à savoir que ceci n’avait aucune valeur probante puisque le je a déjà été mis dans le « Je pense » et qu’il n’y a après tout qu’un cogitatum, ça pense, et pourquoi donc serait-ce je là-dedans ? Je crois que toutes les difficultés ici se sont élevées précisément de cette non-distinction des deux sujets, telle que d’abord je vous l’ai articulée; c’est à savoir que plus ou moins à tort, je pense que plus ou moins à tort on se reporte, dans cette expérience à laquelle nous convie le philosophe, à la confrontation du sujet à un objet – par conséquent à un objet imaginaire parmi lesquels il n’est pas étonnant que le je ne s’avère être qu’un objet parmi les autres. Si au contraire nous poussons la question au niveau du sujet défini comme parlant, la question va prendre une tout autre portée, comme la phéno­ménologie, que je vais simplement vous indiquer maintenant, va vous le mon­trer. Pour ceux qui veulent des références concernant toute cette discussion autour du Je, du cogito, je vous rappelle qu’il y a un article déjà cité de M. Sartre dans les Recherches philosophiques.

Le je dont il s’agit n’est pas simplement le je articulé dans le discours, le je en tant qu’il se prononce dans le discours et ce que les linguistes appellent, au moins depuis quelque temps, un shifter […]Le Je désigne celui qui est le support du message, c’est-à-dire quelqu’un qui varie à chaque instant. Ce n’est pas plus malin que cela, mais je vous ferai remarquer que ce qu’il en résulte, c’est que ce Je est essentiellement, donc, distinct à partir de ce moment là, comme je vais vous le faire très vite sentir, de ce qu’on eut appeler le sujet véritable de l’acte de par­ler en tant que tel, et c’est même ce qui donne au discours en jeu le plus simple, je dirais une présomption toujours de discours indirect; je veux dire que ce je pourrait très facilement être suivi dans le discours même d’une parenthèse: « je (qui parle) », ou « je (dis que) », ceci qui d’ailleurs est rendu très évident comme d’autres l’ont remarqué avant moi, par le fait qu’un discours qui formule « je dis que », et qui rajoute ensuite: « et je le répète », ne dit pas dans ce « je le répète » quelque chose d’inutile car c’est justement pour distinguer les deux je qui sont en question: « celui-qui-a-dit-que » et celui qui adhère à ce que « celui-qui-a-dit­-que » a dit. En d’autres termes encore, je veux simplement, s’il faut d’autres exemples pour vous le faire sentir, vous suggérer la différence qu’il y a entre le je de « je vous aime » ou de « je t’aime », et le je de « je suis là ».

Le Je dont il s’agit est particulièrement sensible (justement en raison de la structure que j’évoque) là où il est pleinement occulté, et là où il est pleinement occulté c’est dans ces formes du discours qui réalisent ce que j’appellerai la fonc­tion vocative, c’est-à-dire celles qui ne font apparaître dans leur structure signi­fiante que le destinataire n’est absolument pas le « je ». C’est le je du « Lève-toi et marche », c’est ce même je fondamental qui se retrouve dans n’importe quelle forme vocative impérative et un certain nombre d’autres. je les mets toutes pro­visoirement sous le titre de vocatif, c’est le je si vous voulez évocatif, c’est le je dont je vous ai déjà parlé au moment du Séminaire du Président Schreber, parce qu’il était essentiel à faire apparaître (je ne sais pas si à ce moment-là j’y suis plei­nement parvenu, je ne l’ai même pas repris dans ce que j’ai donné concernant le résumé de mon Séminaire sur le Président Schreber) : c’est le je sous-jacent à ce « Tu es celui qui me suivras » et sur lequel j’ai tellement insisté, et dont vous voyez comment il s’inscrit avec tout le problème d’un certain futur, d’ailleurs à l’inté­rieur de vocatifs à proprement parler, de vocatifs de la vocation. »

 

 

13. SARTRE J.-P., La Transcendance de l’ego (1936). Bibliothèque des textes philosophiques, Paris, 1992, J. Vrin.

 

 

 

 



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