Notes sur le sens premier du transfert comme transcription d'une langue dans une autre - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Notes sur le sens premier du transfert comme transcription d’une langue dans une autre

194741Page 241 de L’interprétation des rêves chapitre VI intitulé le travail du rêve Freud écrit :
« Toutes les tentatives faites jusqu’à présent ( avant lui) pour élucider les problèmes du rêve s’attachaient à son contenu manifeste, tel que nous le livre le souvenir, et s’efforçaient d’interpréter ce contenu manifeste…
Nous sommes seul à avoir tenu compte de quelque chose d’autre : pour nous, entre le contenu du rêve et les résultats auxquels parvient notre étude, il faut insérer un nouveau matériau psychique, le contenu latent ou les pensées du rêve, que met en évidence notre procédé d’analyse. C’est à partir de ces pensées latentes et non à partir du contenu manifeste que nous cherchons la solution.
De là vient qu’un nouveau travail s’impose à nous. Nous devons rechercher quelles sont les relations entre le contenu manifeste du rêve – le rêve tel qu’il est raconté – et les pensées latentes et examiner le processus par lequel celles-ci ont produit celui-là. Les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes ; ou mieux le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription (Übertragung) des pensées du rêve dans un autre mode d’expression, dont nous ne pourrons connaître les signes et les règles que quand nous aurons comparé la traduction et l’original.Le contenu du rêve nous est donné sous forme de hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits ( übertragun) dans la langue des pensées du rêve ».
C’est dans ce passage que Freud définit le rêve comme un rébus, un rébus qu’il faut apprendre à déchiffrer.
Mais je voudrais reprendre dans ce passage de Freud concernant le contenu manifeste et le contenu latent du rêve, le terme de transfert qui est utilisé à la fois pour décrire le mode de fabrication du rêve, sa transcription d’une langue dans une autre, donc la façon dont le sujet exprimera dans la langue du rêve ses pensées latentes, avec l’aide de hieroglyphes, mais aussi pour effectuer le mouvement inverse, soit l’interprétation du rêve, sa « traduction ».
Donc en français deux mots différents indiquent le double sens entre le contenu manifeste et le contenu latent du rêve.

L’Ubertragung, le transfert est le terme même que Freud choisit pour rendre compte du mode de fabrication du rêve et de son interprétation possible, du coup cette approche nous invite à remettre en cause ce qu’on appelle communément dans l’analyse, l’amour de transfert.
Cet usage nous donne des pistes pour le gérer au mieux dans la visée du progrès de l’analyse mais éclaire surtout pourquoi l’amour de transfert est lié aux résistances de l’analyste : il se déploie en effet lorsque l’analyste ne peut effectuer cette traduction du contenu manifeste au contenu latent. Cette traduction, ce qu’on nomme aussi interprétation est en effet, si on peut dire, à sa charge. Elle fait partie de son boulot.
Lacan a évoqué ce sens premier de l’Übertragung dans son texte « L’instance de la lettre dans l’inconscient » p. 522.
« Pour interpréter l’inconscient comme Freud, il faudrait être comme lui une encyclopédie des arts et des muses, doublé d’un lecteur assidu des Fliegend Blätter. Et la tâche ne nous serait pas plus aisée de nous mettre à la merci d’un fil tissé d’allusions et de citations de calembours et d’équivoques….
Les livres que l’on peut dire canoniques en matière d’inconscient – La Traumdeutung, la psychopathologie de la vie quotidienne et le trait d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient ne sont qu’un tissu d’exemples dont le développement s’inscrit dans les formules de connexion et de substitution…. qui sont celles que nous donnons du signifiant dans sa fonction de transfert. Car dans la Traumdeutung c’est dans le sens d’une telle fonction qu’est introduit le terme d’Übertragung ou transfert, qui donnera plus tard son nom au ressort opérant du lien intersubjectif entre l’analysé et l’analyste ».
Il me semble que cet usage premier du transfert peut être étendu à l’interprétation des symptômes et de tous les actes manqués. Quand ils sont réactualisés dans l’analyse, sous forme de névrose de transfert, et qu’ils sont accompagnés d’affect : l’agressivité et la rancune de Dora à l’égard de Freud, par exemple, il n’empêche qu’il faut leur appliquer les régles de traduction que Freud a élaborées, leur redonner sens dans la langue étrangère de l’inconscient. Les affects qui accompagnent ces manifestations symptômatiques ne sont donc que des épiphénomènes par rapport à ces transferts de « représentations », si nous restons au niveau du vocabulaire freudien.
Prenons un exemple de rêve :
Voici le texte du rêve de Freud composé selon son dire, de deux images et de deux pensées.
« 1 Mon ami R. est mon oncle. J’ai pour lui une grande tendresse.
2 Je vois son visage devant moi un peu changé. Il paraît allongé, on voit très nettement une barbe jaune qui l’encadre. »
Freud commence par trouver ce rêve complétement absurde et se sent pourtant accaparé par lui tout le long du jour. Il finit par se décider à l’interpréter.
« R… est mon oncle. … Je n’ai eu qu’un oncle, l’oncle Joseph… il s’était laissé entraîner, il y a trente ans à des spéculations qui le menèrent trop loin. »
C’est donc la honte de la famille et c’est à lui que Freud compare son ami R.
« La figure que je vois en rêve est à la fois celle de mon ami R. et celle de mon oncle, c’est une image générique à la manière des Galton… »
Il n’y a pas de doute, son ami est donc une « tête faible » tout comme son oncle Joseph.
Mais Freud s’intéresse également à la profonde tendresse qu’il semble éprouver aussi bien pour son ami que pour son oncle. Elle lui paraît fausse et exagérée, elle n’est là que pour masquer le vrai sens de ce rêve.
Quelles pensées latentes avaient en effet présidé à sa fabrication.
Freud souhaitait beaucoup être nommé, par le pouvoir en place, Professeur extraordinaire. Son ami R également mais des proches du pouvoir l’avaient découragé en lui expliquant que pour des raisons confessionnelles, cette nomination se ferait attendre. En démontrant dans son rêve que son ami était une tête faible et qu’il ne pourrait pour cette raison obtenir ce titre, il se laissait toutes les chances de l’obtenir. De par l’effet de la censure, il essaie de se ratrapper par rapport à cette médisance et éprouve pour cet ami une tendresse hors de propos.
Ce qui m’a retenu dans ce rêve, c’est le contenu de cet affect, une grande tendresse. Ce n’est en effet pas à cette tendresse, que Freud s’intéresse, c’est aux représentations qui l’accompagnent. Il semble qu’il devrait en être chaque fois de même avec l’amour ou la haine éprouvé par l’analysant à l’égard de l’analyste.
L’amour de transfert ne se déploie que dans l’attente de l’interprétation qui motive, donne un autre sens à l’affect, en le rattachant à la représentation refoulée.
On retrouve donc là ce que Freud appelle « la mésalliance » de l’affect qui vient se fixer sur une représentation substitutive qui concerne l’analyste mais qui doit être à nouveau reliée, alliée à sa représentaion première, qui, elle, a été refoulée.
Quand l’analyste « résiste » et bien c’est parce qu’il ne trouve pas cette retranscription à effectuer du contenu manifeste à son contenu latent, ou de la signification du symptôme à son sens.
Si on se réfère  au graphe du désir, on peut situer l’amour de transfert entre le moi et le petit autre, sur le parcours imaginaire et ne tenant compte que de la signification du symptôme au niveau du signifié de A.
Quand l’analyste interprète et transcrit dans la langue inconsciente il passe de la chaîne du signifié à la ligne du haut, la chaîne signifiante.
Ce qu’on y retouve ce sont les deux lettres si importantes, la formule de la pulsion – la demande orale de Dora, par exemple – et au niveau du Signifiant de grand A barré, la preuve de la castration de l’Autre, de l’Autre comme désirant. C’est l’accès à cette lettre qui fait défaut à Dora. C’est donc entre ces deux objets que sont son père d’une part et Madame K. qu’elle se pose la question du désir.

Si on utilise pour rendre compte de cette transcription d’une langue dans une autre le schéma L, on voit que la résistance s’organise entre le moi et le petit autre qu’est l’analyste. Quand l’analyste se dégage de ce lien imaginaire avec l’analysant, il redonne son droit de cité à l’axe symbolique qui va du grand Autre au sujet, celui où la parole inconsciente peut prendre effet en étant reconnue comme telle.

Dans l’introduction au commentaire de Jean Hyppolite p. 372 et 373 il démontre la seule voie possible pour sortir de cette difficulté : « … Il reste à votre discrétion de le lui faire entendre en l’interpellant à la place imaginaire où il se situe : cela sera selon que vous pouvez ou non raccorder le quolibet au point de son discours où sera venue buter sa parole».



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