Le rêve d'impatience d'une femme amoureuse - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Le rêve d’impatience d’une femme amoureuse

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Le rêve que Freud raconte maintenant est celui d’une jeune femme qui a été élevée par sa sœur aînée. Il fait partie de toute la série de ces rêves que Freud décrit comme faisant objection au rêve comme réalisation de désir .

Quand on prend le texte même du rêve, en l’isolant de son contexte, on découvre à quel point il est impossible de l’analyser sans l’aide de la rêveuse, non seulement de ses associations mais aussi de son histoire. Il est en effet, tel quel, littéralement indéchiffrable :

« Cette nuit je rêve que je vois le jeune Cary, couché mort devant moi. Il est allongé dans un petit cercueil, mains jointes, il y a des cierges tout autour. Bref exactement la même chose que jadis avec le petit Otto, dont la mort m’a tellement bouleversée »1.

De fait, autour de ce rêve aussi sombre nous avons le plaisir de découvrir une sorte de roman d’amour en miniature, un peu désuet puisqu’il a lieu en ce début du vingtième siècle. Cette jeune fille a été très tôt orpheline et elle a été élevée dans le foyer de sa sœur aînée. Elle s’est beaucoup occupée d’un des enfants de sa sœur, Otto, qu’elle a beaucoup aimée, un enfant qui est mort.

A propos de ce rêve, elle pose directement cette question à Freud, elle le prend en quelque sorte à témoin  : «  Vous me connaissez, je ne suis pas méchante au point de désirer pour ma sœur la perte de l’unique enfant qu’elle a encore ou alors le rêve veut-il dire que je désirais plutôt la mort de Kari plutôt que celle d’Otto, que j’ai tellement préféré ? »

Et bien, comme Freud effectivement la connaît, ce qui n’est pas notre cas, il répond à sa question par la négative, non, elle ne préférerait pas que ce soit Kari qui soit mort à la place d’Otto. Mais il laisse en quelque sorte en blanc la réponse concernant sa première question puisqu’il écrit : « Je lui assurais que cette dernière interprétation était exclue ». Celle-là est exclue mais pas la première, celle concernant ce désir de mort du second enfant de sa sœur.

Peut-être que Freud ne disait, de chacun de ces rêves, que ce qui était nécessaire à sa démonstration et celui-ci entre dans le cadre de ceux qui paraissent faire obstacle à sa thèse du rêve comme réalisation d’un désir. Mais je me demande si cela n’aurait pas été trop violent de dévoiler ainsi un tel désir de vengeance de la rêveuse.

Et à ce moment là, pour interpréter ce rêve, il raconte les circonstances dans lesquelles il s’est produit et qui peuvent lui donner sens. Mais il faudra d’abord qu’il nous en dise un peu plus sur les éléments qui constituent son histoire et notamment les raisons pour lesquelles elle pouvait désirer se venger si cruellement de sa sœur.

« Orpheline de bonne heure la fillette avait été élevée dans la maison de sa sœur, nettement plus âgée qu’elle, et parmi les amis et les visiteurs, elle avait également rencontré l’homme qui fit une impression durable sur son cœur. Il sembla un moment que ces relations à peine déclarées allaient s’achever par un mariage mais ce dénouement heureux fut mis en échec par la sœur, dont les motifs ne furent jamais complètement clarifiés. Après la rupture, l’homme aimé par notre patiente évita la maison ; quant à elle peu après la mort du petit Otto, vers qui elle avait entre-temps détourné toute sa tendresse, elle prit son autonomie. Mais elle ne parvint pas à s’affranchir de la dépendance dans laquelle l’avait plongée son inclination pour l’ami de sa sœur […] Chaque fois que l’homme aimé qui faisait partie des gens de lettres avait annoncé une conférence ici ou là elle figurait infailliblement parmi les auditeurs et d’une manière générale elle ne manquait aucune occasion de le voir de loin en lieu tiers. »

Or le jour même où elle avait fait ce rêve, elle devait se rendre à un concert où elle espérait bien le rencontrer. Freud interprète donc son rêve comme un rêve d’impatience. Tout comme le jour de l’enterrement du petit Otto, si Kari mourrait, elle pourrait à nouveau rencontrer cet homme si intensément aimé et d’une façon si désespérée.

On brûlerait  de savoir pour quelles raisons (autres qu’inconscientes) sa sœur aînée avait fait obstacle à ce mariage.   La différence d’âge, à cette période, n’était pas en soi un obstacle, mais des raisons confessionnelles pouvaient tout à fait l’être. De toute façon, cet homme aimé avait quand même été nommé par Freud « ami de sa sœur ». Elle n’avait pas forcément souhaité le partager avec sa petite sœur.

A propos de ce rêve,   je me suis posée la question de savoir  si les rêveurs dont il raconte les rêves dans cet ouvrage en avaient été informés.  C’est une supposition,  mais peut-être que la courte et toujours élogieuse  introduction qui précède ces rêves pour présenter les rêveurs était  une façon de leur donner un statut subjectif qui coupait court au reproche qu’ils auraient pu lui faire, ou qu’il se faisait à lui-même, d’avoir été traités comme des objets d’études bien qu’ en bonne compagnie, puisque Freud avait lui aussi le courage de raconter ses rêves et de les analyser.

1S. Freud, L’Interprétation du rêve, La défiguration onirique, p. 192. traduction J.P Lefebvre.

 

 

 

 

 

 

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