Ce qu’on sait et qu’on ne sait pourtant pas parce qu’on ne sait pas qu’on le sait : qu’est-ce que c’est ?

 

En 1916, Freud a quand même pris beaucoup d’assurance par rapport cette nouvelle science de l’inconscient qu’il a découverte. Il a donc écrit pour la présenter dans toute sa certitude : « Introduction à la psychanalyse ».

On sent cette assurance dans la façon dont il déploie toute une dialectique pour démontrer ce qu’elle est. Il commence par étudier les lapsus puis les rêves avant d’aborder la question des névroses.

En cours d’analyse, je me souviens avoir travaillé tout un été sur cet ouvrage pour y étudier les procédés logiques que Freud avait utilisé avec une très grande maîtrise pour rendre compte de cette nouvelle science de l’inconscient.

J’ai isolé un fragment de sa démonstration à propos du rêve pour expliciter comment il procède :

– Il part de cette première question : le rêve est-t-il un phénomène somatique ou psychique ?

– S’il est somatique cela n’a pas d’intérêt pour nous.

– Posons que c’est un phénomène psychique.

– Nous nous trouvons donc devant un phénomène psychique que nous ne comprenons pas.

– Pourquoi ne pas demander au rêveur ce qu’il signifie ?

– Nous avons une expérience comparable déjà démontrée, celle des lapsus. « Elle est le prototype de toute la recherche analytique ». De plus elle en révèle la technique de déchiffrage.

– Il en donne un exemple clinique celle qui joue de la proximité signifiante entre Schweinereien et Vorschwein (voir ci-dessous)

– Mais il y a quand même une différence entre le lapsus et le rêve, c’est la question du savoir.

Pour un lapsus, on sait ce qu’on voulait dire, par rapport à ce qu’on a dit pour de bon. Il n’en est pas de même pour le rêve.

Le rêveur ne sait pas ce qu’il veut dire et l’analyste non plus.

– Il faut cependant persévérer, au nom de ceci : « il est fort possible,… il est même vraisemblable, que le rêveur sait, malgré tout, ce que son rêve signifie, mais que, ne sachant pas qu’il le sait, il croit l’ignorer. »

Autrement dit à la fois il sait et ne sait pas parce qu’il ne sait pas qu’il sait. Il faut donc tenir ferme sur le fait qu’il sait malgré tout le sens de son rêve. C’est ce que Lacan a appelé le savoir insu.

– Freud termine par une merveilleuse phrase qui, je trouve, pourrait être mise en exergue de tout ce débat si décourageant à propos du livre de Michel Onfray :

« J’ai donc formulé deux suppositions, dont l’une englobe l’autre, et si le fait vous paraît trop pénible et incertain et si vous êtes habitués à des certitudes plus élevées et à des déductions plus élégantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre plus loin. Je crois même que vous feriez bien, dans ce cas, de laisser tout à fait de côté les problèmes psychologiques, car il est à craindre que vous ne trouviez pas ici ces voles exactes et sûres que vous êtes disposés à suivre. Il est d’ailleurs inutile qu’une science ayant quelque chose à donner recherche auditeurs et partisans. Ses résultats doivent parler pour elle, et elle peut attendre que ces résultats aient fini par forcer l’attention. »

Ces deux suppositions pour les résumer sont donc d’une part le fait que le rêve est un phénomène psychique qu’il a une signification, mais que cette signification, tout en étant ignorée du sujet, est quand même connue de lui.

Voici l’extrait de cette partie sur la question du rêve :

« Nous avons donc besoin, pour faire avancer nos recherches sur le rêve, d’une nouvelle voie, d’une méthode nouvelle. Je vais vous faire à ce propos une proposition très simple : admettons, dans tout ce qui va suivre, que le rêve est un phénomène non somatique, mais psychique. Vous savez ce que cela signifie ; mais qu’est-ce qui nous autorise à le faire? Rien, mais aussi rien ne s’y oppose. Les choses se présentent ainsi : si le rêve est un phénomène somatique, il ne nous intéresse pas. Il ne peut nous intéresser que si nous admettons qu’il est un phénomène psychique. Nous travaillons donc en postulant qu’il l’est réellement, pour voir ce qui peut résulter de notre travail fait dans ces conditions. Selon le résultat que nous aurons obtenu, nous jugerons si nous devons maintenir notre hypothèse et l’adopter, à son tour, comme un résultat. En effet, à quoi aspirons-nous, dans quel but travaillons-nous ? Notre but est celui de la science en général : nous voulons comprendre les phénomènes, les rattacher les uns aux autres et, en dernier lieu, élargir autant que possible notre puissance à leur égard.

Nous poursuivons donc notre travail en admettant que le rêve est un phéno¬mène psychique. Mais, dans cette hypothèse, le rêve serait une mani¬festation du rêveur, et une manifestation qui ne nous apprend rien, que nous ne comprenons pas. Or, que feriez-vous en présence d’une manifestation de ma part qui vous serait incompréhensible? Vous m’interrogeriez, n’est-ce pas? Pourquoi n’en ferions-nous pas autant à l’égard du rêveur? Pourquoi ne lui demanderions-nous pas ce que son rêve signifie?

Rappelez-vous que nous nous sommes déjà trouvés une fois dans une situation pareille. C’était lors de l’analyse de certains actes manqués, d’un cas de lapsus, Quelqu’un a dit : « Da sind Dinge zum Vorschwein gekommen. » Là-dessus, nous lui demandons… non, heureusement ce n’est pas nous qui le lui demandons, mais d’autres personnes, tout à fait étrangères à la psycha¬nalyse, lui demandent ce qu’il veut dire par cette phrase inintelligible. Il répond qu’il avait l’intention de dire : (Das ware Schweinereien (c’étaient des cochonneries) », mais que cette intention a été refoulée par une autre, plus modérée : « Da sind Dinge zum Vorschein gekommen (des choses se sont alors produites) » ; seulement, la première intention, refoulée, lui a fait rem¬placer dans sa phrase le mot Vorschein par le mot Vorschwein, dépourvu de sens, mais marquant néanmoins son appréciation péjorative « des choses qui se sont produites ». Je vous ai expliqué alors que cette analyse constitue le prototype de toute recherche psychanalytique, et vous comprenez maintenant pourquoi la psychanalyse suit la technique qui consiste, autant que possible, à faire résoudre ses énigmes par le sujet analysé lui-même. C’est ainsi qu’à son tour le rêveur doit nous dire lui-même ce que signifie son rêve.

Cependant dans le rêve les choses ne sont pas tout à fait aussi simples. Dans les actes manqués, nous avions d’abord affaire à un certain nombre de cas simples ; après ceux-ci, nous nous étions trouvés en présence d’autres où le sujet interrogé ne voulait rien dire et repoussait même avec indignation la réponse que nous lui suggérions. Dans les rêves, les cas de la première catégorie manquent totalement : le rêveur dit toujours qu’il ne sait rien. Il ne peut pas récuser notre interprétation, parce que nous n’en avons aucune à lui proposer. Devons-nous donc renoncer de nouveau à notre tentative? Le rêveur ne sachant rien, n’ayant nous-mêmes aucun élément d’information et aucune tierce personne n’étant renseignée davantage, il ne nous reste aucun espoir d’apprendre quelque chose. Eh bien, renoncez, si vous le voulez, à la tentative. Mais si vous tenez à ne pas l’abandonner, suivez-moi. Je vous dis notamment qu’il est fort possible, qu’il est même vraisemblable que le rêveur sait, malgré tout, ce que son rêve signifie, mais que, ne sachant pas qu’il le sait, il croit l’ignorer.

Vous me ferez observer à ce propos que j’introduis une nouvelle suppo¬sition, la deuxième depuis le commencement de nos recherches sur les rêves et que, ce faisant, je diminue considérablement la valeur de mon procédé. Première supposition : le rêve est un phénomène psychique. Deuxième suppo¬sition : il se passe dans l’homme des faits psychiques qu’il connaît, sans le savoir, etc. Il n’y a, me direz-vous, qu’à tenir compte de l’invraisemblance de ces deux suppositions pour se désintéresser complètement des conclusions qui peuvent en être déduites.

Oui, mais je ne vous ai pas fait venir ici pour vous révéler ou vous cacher quoi que ce soit. J’ai annoncé des « leçons élémentaires pour servir d’intro¬duction à la psychanalyse », ce qui n’impliquait nullement de ma part l’inten¬tion de vous donner un exposé ad usum delphini, c’est-à-dire un exposé uni, dissimulant les difficultés, comblant les lacunes, jetant un voile sur les doutes, et tout cela pour vous faire croire en toute conscience que vous avez appris quelque chose de nouveau. Non, précisément parce que vous êtes des débutants, j’ai voulu vous présenter notre science telle qu’elle est, avec ses inégalités et ses aspérités, ses prétentions et ses hésitations. Je sais notamment qu’il en est de même dans toute science, et surtout qu’il ne peut en être autre¬ment dans une science à ses débuts. Je sais aussi que l’enseignement s’appli¬que le plus souvent à dissimuler tout d’abord aux étudiants les difficultés, et les imperfections de la science enseignée. J’ai donc formulé deux supposi¬tions, dont l’une englobe l’autre, et si le fait vous paraît trop pénible et incertain et si vous êtes habitués à des certitudes plus élevées et à des déductions plus élégantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre plus loin. Je crois même que vous feriez bien, dans ce cas, de laisser tout à fait de côté les problèmes psychologiques, car il est à craindre que vous ne trouviez pas ici ces voles exactes et sûres que vous êtes disposés à suivre. Il est d’ailleurs inutile qu’une science ayant quelque chose à donner recherche auditeurs et partisans. Ses résultats doivent parler pour elle, et elle peut attendre que ces résultats aient fini par forcer l’attention. »

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