La cueillette des signifiants dans le rêve de la monographie botanique

Après le rêve de l’injection faite à Irma, nous lisons maintenant le rêve de la monographie botanique. Le texte du rêve est très court, par contre les associations du rêve sont, elles, très nombreuses. Les fleurs y sont mises à l’honneur, le cyclamen, fleur préférée de Martha et la fleur d’artichaut, fleur préférée de Sigmund.  » J’ai écrit une monographie sur une certaine plante. j’ai le livre sous les yeux, je suis entrain de tourner une planche en couleur repliée à l’intérieur. A chaque exemplaire est annexé un spécimen séché de la plante, comme on en trouverait dans un herbarium ».

Ce rêve se trouve dans le chapitre Matériau et sources du rêve et dans le sous-chapitre intitulé « le récent et l’indifférent dans le rêve ». Sous ce titre, Freud y décrira l’un des mécanismes du rêve, celui qu’il appelle « déplacement » et que Lacan rapprochera de la métonymie. Ce qu’il convient de préciser c’est le fait que Freud décrit là une sorte de déplacement très particulier, très spécifié, c’est un déplacement vers le récent mais aussi et surtout vers l’indifférent.

Il indique de plus que, quelque soit le rêve, pour l’interpréter on peut toujours partir de l’événement de la veille qui l’a provoqué, c’est même le moyen le plus rapide et le plus facile pour le faire. C’est ce qu’il va démontrer.

Ce petit événement de la veille c’est le fait qu’il avait vu en passant devant la vitrine d’un libraire une monographie « Les cyclamens ». Dans le fil des associations d’idées qui déploie ainsi à partir de cet événement, il en retrouve un autre qui lui est bien loin de lui être indifférent et qui s’est passé lui aussi la veille. Freud écrit «  Je remarque alors que mon rêve est en liaison avec un épisode de la soirée précédente. J’avais précisément raccompagné chez lui le docteur Königstein avec qui je m’étais engagé dans une conversation qui chaque fois qu’elle est abordée m’émeut vivement »

Cette vision de la monographie est venue se substituer à l’autre événement qu’on pourrait sans doute qualifier d’événement traumatique, par analogie à ce qui se passe dans les souvenirs-écrans Elle y fait « allusion » .

J’ai fait un petit schéma qui m’a aidé, au fur et à mesure que je le faisais,  à lire toutes les associations de ce rêve. Tel qu’il est posé il me semble qu’il est éclairant, notamment par rapport à l’enchaînement de tous ses signifiants, la façon dont ils s’entrecroisent notamment autour de la fleur d’artichaut, révélant notamment sa culpabilité vis-à-vis de Martha. Il oublie de lui offrir des fleurs et elle est ainsi placée à côté, en compagnie, de cette femme déçue par son mari parce qu’il a oublié de lui souhaiter son anniversaire.

Dans les associations de ce rêve, Freud décrit tout d’abord un rêve éveillé, un rêve diurne qui ne déroge pas aux caractères habituels de ces rêveries, ce sont toujours des rêves de gloire, il rêve de notoriété, de reconnaissance, à propos de ses travaux sur les propriétés anesthésiantes de la Coca. Avec le signifiant « monographie » il me semble que s’y manifeste à nouveau l’immense ambition  de Freud et son désir de reconnaissance.   On peut dire qu’il souhaite écrire la monographie des rêves. La présence discrète de Fliess dans ce rêve, qui témoigne de l’existence de cet ouvrage peut également l’évoquer.

Il décrit ensuite, un souvenir d’enfance, un souvenir-écran. Je me suis un peu arrêtée sur sa formulation :  » Une plaisanterie de mon père qui m’avait confié ainsi qu’à l’une de mes sœurs un ouvrage illustré de planches en couleur ( la description d’un voyage en Perse) que nous avions mission de détruire. » On se rend compte, que pris dans les associations de ce rêve, ce souvenir est tout aussi absurde et invraisemblable que le contenu manifeste de certains rêves et qu’il doit être lui aussi interprété.  Plus loin, dans le corps de ce livre, Freud reprendra notamment ce qu’implique la note d’absurdité de certains de ces rêves qui ont souvent pour objet le père.

Je me demande, par exemple, si le mot Planche en allemand, pourrait correspondre  à l’expression en français « partir entre quatre planches » pour mourir.   Il y a aussi l’expression « avoir mission » qui est riche de nombreuses résonances surtout confiée par le père. Le terme même « mission de détruire » évoque une vengeance. Freud ne dit rien par exemple de ses associations à propos de ce « voyage en Perse ».

Par rapport à toutes les associations du rêve, il me semble que la phrase-clé est quand même celle-ci  » Je suis devenu un ver rongeur de livres ».  Certes, c’est affirmation d’une belle sublimation mais pas seulement.  C’est Freud qui l’indique, en maints endroits de son œuvre, tous les petits animaux, du papillon, aux vers, divers insectes, mais aussi rats, mulots et souris, sont autant de représentations des enfants.  Tout comme un rat de bibliothèque ou comme des rats dans un fromage, est-ce que ce ver qui  a trouvé vivre et couvert dans un livre n’évoque pas un beau fantasme oedipien, tel qu’il avait lui-même décrit à propos des symptômes de l’Homme aux loups, à savoir, à la fois un fantasme de retour au ventre maternel et un fantasme de renaissance, l’un concernant le père, l’autre la mère ?

Je sais bien que ce sont mes propres associations et non plus celles de Freud mais elles n’en sont pas moins dignes d’intérêt! les textes de Freud ont pour but de provoquer des effets de transfert et de nous donner accès à notre propre savoir inconscient. Ceci  étant dit, j’aime bien l’idée que Freud se voit en ver niché dans un livre, dans l’enceinte du corps maternel entrain de s’en nourrir. Le double fantasme hystérique de L’homme aux loups qui m’a fait penser à celui de Freud se trouve p. 402 des Cinq psychanalyses.

 

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