Pour aller en bacchanales - Le goût de la psychanalyse Le goût de la psychanalyse

Pour aller en bacchanales

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Evocations tragiques de l’Oedipe de la petite fille
Liliane Fainsilber
(Extraits du livre « La place des femmes dans la psychanalyse »
paru chez L’Harmattan en 1999)

J’ai emprunté ce titre à Georges Brassens. Avec ces bacchanales, il évoque ainsi la possibilité pour une femme d’atteindre le septième ciel. Elles sont donc promesses de jouissances corporelles sans entraves. Le poète redonne ainsi une nouvelle vie à cette expression un peu vieillie, presque tombée en désuétude, qui est devenue synonyme d’orgies ou de débauches. Ces bacchanales on en effet perdu leurs lointaines attaches à la célébration des cultes de Dionysos quand les femmes, dans les montagnes du Cithéron, étaient en proie à la mania divine et que, tombant en état de transe, elles démembraient alors, à mains nues, jeunes chevreaux ou biches, et mangeaient tout crus ces morceaux ensanglantés de chair vive.

Une remise en cause du masochisme féminin
Lacan, dans un texte des Écrits, « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », réinterroge le masochisme, sous cette rubrique « Méconnaissances et préjugés ». Il y souligne le fait qu’il est quand même bien surprenant d’ériger ce masochisme, pourtant étroitement associé à une pulsion partielle, celle de l’érotisme anal, comme une sorte de modèle valorisé, gage de réussite de la position féminine. Il devient ainsi le garant « de la maturité génitale ».
Il note également que les deux termes de masochisme et de passivité ne sont pas du tout équivalents. Leur association est même néfaste pour les destins de la féminité puisqu’elle y est source de toutes sortes d’inhibitions avec pour conséquence la plus grave celle de la frigidité. Elle y signe donc en clair la névrose. Mais Lacan s’étonne aussi du fait que l’importance que l’on attribue à ce masochisme puisse se maintenir ainsi « à l’encontre de l’accumulation, que l’on force peut-être dans la genèse analytique moderne, des effets castrateurs et dévorants, disloquants et sidérateurs de l’activité féminine ».
Il semble cependant atténuer la violence de cette remise en cause, en posant cette question : « … peut-on se fier à ce que la perversion masochiste doit à l’invention de l’homme, pour conclure que le masochisme de la femme est un fantasme du désir de l’homme? »
Suivons le fil de ce masochisme en le remettant en question avec quelques héroïnes du théâtre grec en montrant en quoi il signe des points d’arrêts, d’impasses, de l’Oedipe féminin.
 

Iphigénie ou les défaillances de la métaphore paternelle

 
Selon la version la plus ancienne de l’histoire d’Iphigénie, version contemporaine de l’Illiade et de l’Odyssée, cette princesse royale avait été sacrifiée par son propre père sur les autels d’Artémis, pour que la flotte grecque puisse quitter le port sous des vents favorables.
Pour en arriver à ses fins, Agamemnon avait pour cela usé d’un subterfuge: Il avait fait croire à Clytemnestre qu’il préparait les noces de leur fille avec Achille, l’un des plus séduisants des guerriers grecs. « Mais lorsqu’ Antigone arriva pour ce qu’elle croyait être ses épousailles, on la porta devant l’autel, pour y être égorgée ».
Dans cette version, la colère d’Artémis est provoquée par le fait que les guerriers grecs ont osé tuer une hase pleine avec ses petits. Cette déesse de la chasse est aussi, paradoxalement, une déesse protectrice des petits des animaux. C’est ce qui justifie donc sa colère : à ses yeux, on ne peut impunément détruire ces promesses de vie.
Dans la tragédie d’Eschyle, une autre raison de la colère d’Artémis est évoquée: Cette déesse a en effet déjà choisi son camp. Elle protège les troyens et réclame donc aux chefs de l’armée grecque, comme prix de leur futur forfait, la mise à sac de la ville de Troie et la tuerie qui s’en suivra, le sacrifice d’une jeune vierge, la belle Iphigénie. Agamemnon, la mort dans l’âme, accepte d’égorger sa fille de ses propres mains, pour répondre aux souhaits d’Artémis : « telle une chèvre, au dessus de l’autel, couverte de ses voiles et désespérément s’attachant à la terre, elle est saisie, soulevée, cependant qu’un bâillon fermant sa belle bouche arrête toute imprécation sur les siens. »
C’est la déesse qui en décide. Elle est toute-puissante. Si cette légende mérite toute notre attention c’est bien parce qu’elle y met à nu comment ce qu’on appelle le masochisme féminin, ainsi d’ailleurs que le sadisme qui lui fait écho, ne sont qu’effets néfastes des défaillances de la métaphore paternelle.
 

Des moeurs de sauvages

 
Agamemnon tue donc sa fille, Iphigénie. Clytemnestre sa femme, avec la complicité de son amant, Egysthe, assassine à son tour Agamemnon. Puis son autre fille, Electre, pour venger la mort de son père, tue sa propre mère ainsi que son amant. Elle ne commet pas elle-même ce crime. Elle en charge son frère Oreste. Mais ces personnages ont déjà une bien lourde hérédité : Quand on s’intéresse à la généalogie d’Agamemnon, on trouve dans l’histoire de sa famille, la maison des Atrides, une longue série de meurtres et surtout des meurtres d’enfants. A ces meurtres sont souvent associés des actes de cannibalisme. Tantale, l’ancêtre de cette famille, avait le premier, offert, par provocation, au cours d’un festin, son propre fils Pélops, aux dieux de l’Olympe. Il l’avait pour cela savamment cuisiné. Mais les dieux horrifiés s’aperçurent de sa supercherie. Ils redonnèrent alors vie à ce pauvre enfant démembré, mais ce dernier ne retrouvera jamais son épaule car l’un de ces dieux avait déjà eu le temps de la dévorer à belles dents. Tantale fut donc condamné, pour ce forfait, à subir le supplice qui porte désormais son nom. Il fut condamné à mourir de soif auprès d’une fontaine d’eau jaillissante qui restait sans cesse à la portée de son désir, sans que pour autant il y trouve apaisement.
A la seconde génération, ces actes de cannibalisme d’enfants se renouvellent : cette fois-ci, c’est Atrée qui donne à déguster à Thyeste, son frère, ses deux petits enfants. A la troisième génération, nous retrouvons le fils d’Atrée, Agamemnon, et le fils de Thyeste, Egysthe, comme amant de Clytemnestre. C’est assez dire que la situation doit être tendue.
Ainsi à la quatrième génération, celle qui nous intéresse, avec Iphigénie, Electre et Oreste, les meurtres d’enfant se répètent avec le sacrifice d’Iphigénie, ainsi que les parricides, puisque c’est le nom en usage même quand il s’agit du meurtre de la mère.
 

Les désirs de mort d’Electre
mis à exécution par Oreste


Electre et Oreste sont donc, avec Iphigénie, les enfants d’Agamemnon. Lorsque ce dernier revient vainqueur de la guerre de Troie, leur mère, Clytemnestre, l’assassine avec la complicité de son amant. Electre appelle à son secours, de toute la force de sa haine, les puissances vengeresses : « C’est ma mère et c’est Egysthe, la maîtresse et l’amant, qui lui ont, à coups de hache, fendu la tête, bûcherons homicides. Et cela n’émeut personne. Seule j’ai pitié de toi, ô mon père qui est mort de cette mort atroce…Vengeances, graves filles des Dieux, vous qui voyez ceux qui périssent par le crime, ceux que l’on a spoliés de leurs amours, à l’aide! Venez venger notre père abattu, envoyez moi mon frère! A moi seule, je n’ai plus la force de lutter; le poids de mon chagrin l’emporte. »
Electre, désarmée, « sans époux et sans enfant », attend donc l’arrivée de son frère, Oreste, celui qui assumera le meurtre tant souhaité, celui de sa mère et bien sûr celui de son amant. C’est donc identifiée à Oreste, à ce frère, qu’elle vengera la mort de son père. Si nous nous en tenons au récit de Sophocle, nous pouvons en déduire que la situation subjective du doublet d’Oreste et Electre est très superposable à la situation subjective d’Hamlet. En effet s’il doit, lui aussi, tuer sa mère et Claudius, l’usurpateur, c’est pour venger son père et ce qui est mis en évidence par ce rapprochement entre Oreste et Hamlet, c’est le fait que le désir de mort du fils à l’égard du père est occulté par cette exigence d’avoir à le venger.
Cette faute, un parricide, ne peut rester impunie. Hamlet meurt à son tour mortellement frappé. Oreste, lui, sera pourchassé, poursuivi par des Furies, des Errynnies, divinités malfaisantes, qui lui font ainsi expier le meurtre de sa mère. Mais un jour, après de longues années de souffrances, sans que l’on sache trop pourquoi, Athéna finira par avoir pitié du criminel et ces mêmes Furies deviendront alors, pour lui, des Euménides, des Bienveillantes. Les dieux auront enfin pardonné les crimes de la famille d’Atrée.
J’ai fait ce petit détour par l’histoire mythique de la famille des Atrides, parce que le nom de complexe d’Electre avait été, un moment, proposé pour décrire la forme de l’Oedipe féminin pour tenter de savoir pourquoi, alors que la tragédie d’Electre rend bien compte des désirs de mort éprouvés par une fille à l’égard de sa mère ainsi que de son amour pour son père, Freud a pourtant formellement refusé cette nomination.

Pour quelles raisons Freud refuse-t-il le nom de Complexe d’Electre pour décrire l’Oedipe féminin?

Freud rencontre une très grande difficulté théorique avec cette tentative de description de l’Oedipe de la petite fille. Cette difficulté se traduit par un choix de nomination. Faut-il maintenir le nom de « Complexe d’Oedipe » pour décrire ce qui se passe chez la fille ou choisir un autre nom pour le différencier, par exemple celui de « Complexe d’Electre »?
Si nous reprenons la trame de sa démonstration telle qu’il la déploie en 1931, dans son texte « Sur la sexualité féminine » 15, nous pouvons saisir pour quelles raisons il choisit de maintenir le terme commun aux deux sexes, celui de l’Oedipe, quitte à lui imposer quelques modifications, ou plutôt à apporter quelques précisions à sa définition.
L’Oedipe peut se définir ainsi : « Tout homme a un jour rêvé de tuer son père et de coucher avec sa mère ». Comment les femmes peuvent-elles être concernées par ce rêve? Peuvent-elles justement rêver de venir un jour occuper la place de cet objet de convoitise au fond de l’alcôve, la place de leur mère?
Pourrait-on par exemple inverser les termes de cette proposition en l’inscrivant ainsi: « Toute femme a un jour rêvé de tuer sa mère et de coucher avec son père »? C’est justement autour de cette formulation intenable que Freud se débat comme un beau Diable. Voici ce qu’il écrit: « Nous avons l’impression que tout ce que nous avons dit du complexe d’Oedipe se rapporte strictement au sexe masculin et que nous avons donc le droit de refuser le nom de complexe d’Electre qui veut insister sur l’analogie entre les deux sexes – tuer sa mère et coucher avec son père – La relation fatale de la simultanéité de l’amour éprouvé pour l’un des parents et la haine contre l’autre, considéré comme rival ne se produit que pour l’enfant masculin. Donc si Freud refuse ce nom de complexe d’Electre c’est en raison de cette absence de simultanéité entre l’amour et la haine.
Pour la fille, ces affects sont, dirons-nous, non pas simultanés mais successifs et ils ont tous deux, amour et haine, la mère puis le père comme objet.. Nous pouvons en déterminer quatre temps successifs :
1. Amour exclusif pour la mère. C’est le pré-Oedipe.
2.Apparition de la haine pour la mère qui provoque les deux transformations connues : changement d’objet – passage de la mère au père – et changement de sexe: la petite fille ne se comporte plus comme un petit homme. Elle abandonne ses identifications viriles.
3. Amour exclusif pour le père. Identification à la mère. C’est l’Oedipe dit positif ou normal de la petite fille.
4. Apparition nécessaire de la haine pour le père et mise en scène des désirs de mort de la petite fille à son égard qui sont conditions de sa sortie de l’Oedipe.
Ce dernier temps n’a jamais été mis en évidence, ni pris en compte par Freud. Pour lui, il n’y pas de sortie de l’Oedipe de la petite fille.

Les difficultés de Freud avec l’Oedipe féminin
ou la question de la haine de la fille à l’égard du père

 

Pour faire entrer, presque de force, le destin féminin dans le cadre de l’Oedipe, Freud est obligé de repréciser ses données, d’étendre son champ d’exercice qui est, il ne faut pas l’oublier, le champ d’action du psychanalyste.
Il écrit : « Il fallait admettre la possibilité qu’un certain nombre d’êtres féminins restent attachés à leur lien originaire à la mère et ne parviennent jamais à le détourner véritablement sur l’homme. La phase de pré-Oedipe atteint pour cela une importance que nous ne lui avions jamais attribuée jusqu’ici. Comme cette phase permet toutes les fixations et tous les refoulements auxquels nous ramenons l’origine des névroses, il semble nécessaire de revenir sur l’universalité de la thèse selon laquelle le complexe d’Oedipe est le noyau des névroses. Mais si quelqu’un renâcle devant cette correction, rien n’oblige de la faire. On peut étendre d’une part le contenu du complexe d’Oedipe à toutes les relations de l’enfant avec les deux parents. On peut d’autre part …dire que la femme n’atteint la situation d’Oedipe normale et positive que lorsqu’elle a surmonté une période antérieure dominée par le complexe négatif ».
Ce qu’il appelle période du complexe négatif est définie comme la période au cours de laquelle le père a du être un objet de haine pour la petite fille. Mais Freud ne prend pas cette haine envers le père très au sérieux. « En vérité, rajoute-t-il, pendant cette phase, le père n’est pas grand chose d’autre pour la petite fille qu’un rival gênant, même si l’hostilité contre lui n’atteint jamais le degré de celle qui caractérise le comportement des garçons envers leur père. »
Donc ce qui caractérise l’Oedipe féminin, à ce point de l’élaboration freudienne, c’est le fait qu’une femme reste éternellement attachée à ses objets parentaux, le plus souvent à sa mère, au mieux à son père. Il n’y pas, pour elle, de sortie de l’Oedipe. Avec les deux personnages de la trilogie de Sophocle, Ismène et Antigone, nous pouvons pourtant mesurer ce qu’il leur en coûte: un renoncement à leur vie de femme.

Ismène et Antigone victimes
de l’Oedipe du père

 

A la fin de la tragédie d’Oedipe Roi, Jocaste se pend en s’étranglant avec sa propre écharpe, tout comme le fera Antigone enfermée dans son tombeau, Oedipe se crève les yeux avec l’aide d’une épingle de Jocaste et se lamente, à juste titre, sur le sort de ses deux filles  » O mes petites que, tranquille en mon inconscience, j’ai engendrées dans le sein qui m’avait conçu! Je n’ai plus d’yeux pour vous regarder mais seulement pour pleurer sur vous en songeant aux amertumes que la société des hommes vous réserve. Et quand viendra le temps de vous marier mes filles, quel fiancé osera se charger de tant de flétrissures qui ont marqué vos parents et les miens? Qui voudra vous épouser? Personne, mes pauvres enfants. Vous vieillirez stériles, seules dans la vie ». « Stériles » et « seules dans la vie » tel est donc le sort promis à celles qui refusent de quitter le havre, le port, le refuge que constitue, pour une fille, son lien œdipien au père.
Antigone accompagne son père sur les chemins de l’exil
Nous retrouvons ce même personnage d’Antigone dans l’une des deux autres tragédies de Sophocle, « Oedipe à Colone ». Elle y soutient Oedipe aveugle, qui ne cesse de vitupérer contre ses deux fils, Etéocle et Polynice, et de leur souhaiter toutes les infortunes pour l’avoir trahi. Ses souhaits de morts ainsi proférés à leur égard se réaliseront. Ils s’entretueront, l’un l’autre, aux portes de la ville de Thèbes, objet de leurs convoitises.
Par contre Oedipe aime bien ses filles. Elles, elles lui sont fidèles et dévouées. Il y a, entre eux, un amour sans nuage, un amour qui fait problème.
Parvenu à la fin de sa vie, Freud appelait Anna sa fille, son Antigone. Elle était pour lui son bâton de vieillesse. Mais est-ce pour autant modèle souhaitable pour rendre compte de la sortie de l’Oedipe d’une femme, sortie qui lui permet d’assumer son destin féminin, avec un choix d’objet amoureux, un amour éprouvé pour un homme, un autre homme que le père.
Avec Freud et Anna, nul doute que la formule de Lacan qui définit le rapport entre les sexes, « A chacun sa chacune », est resté dans la rade œdipienne et la formule que nous pourrions proposer serait plutôt : « A chaque père, sa fille phallus ».
Il y a cependant dans cette tragédie, une ébauche de ce qui pourrait constituer une sorte de franchissement décisif de l’Oedipe féminin, un affranchissement de ses liens au père. En effet, avant de disparaître de façon fort mystérieuse dans une anfractuosité de rocher, pour son dernier voyage vers l’Hadès, Oedipe confie alors ses deux filles à un homme de confiance, à celui que j’ai ailleurs appelé « un Homme de parole » 16. Il a pour nom Thésée.
« Dés qu’il eut entendu l’injonction divine – Oedipe – pria Thésée de s’approcher. Le roi s’avança: « Cher ami, donne la main à mes enfants, en gage de l’antique lien; prenez sa main mes enfants. Promets que jamais tu ne les abandonneras et que ta sollicitude ne négligera rien de ce qui pourra leur être utile ». Ce Prince généreux s’y engagea par un serment. » Et les derniers vers de cette tragédie sont des paroles d’apaisement. Le Coryphée s’adresse ainsi à Ismène et Antigone : « Ne pleurez plus; laissez vos plaintes s’assoupir; reposez vous de tout sur la foi de Thésée. » Comment ne pas découvrir là merveilleusement décrit, de par l’inspiration du poète, les effets bénéfiques de la métaphore paternelle? Mais cette promesse n’est posée là que comme dernière limite de la tragédie. Elle n’aura pour les deux héroïnes aucun effet. puisque la troisième tragédie de Sophocle célèbre les circonstances de la mort d’Antigone.
Antigone a été pourtant aimée d’un homme, Hémon,
mais il n’a pu être, pour elle, que son compagnon de mort
Dans la tragédie « Antigone » célébrant le destin de cette lignée maudite, la jeune fille, s’avançant seule vers la mort, reprend le même thème déjà évoqué dans Oedipe roi, celui de ses impossibles épousailles. Il se fait même complainte:
« Regardez, citoyens de ma patrie: sur mon dernier chemin je m’avance
et je vois mon dernier soleil.
Puis jamais plus. Aider qui tout endort,
aux bords de l’Achéron m’entraine encore vivante
et de mon bonheur nuptial dépossédée et sans qu’au seuil de mon époux
le chant rituel m’ait chantée. »
Antigone est pourtant fiancée au fils de Créon, Hémon, mais faute d’avoir pu obtenir la grâce d’Antigone, il ne peut la sauver et la rejoint dans son tombeau. où elle s’est déjà donné la mort. Hémon, »révolté contre un père assassin », tente alors de le tuer, puis retourne l’arme contre lui-même. Il n’épouse donc Antigone que dans la mort.

Entre – deux


Ce modèle d’Antigone qui exalte le masochisme féminin ne mérite pas d’être retenu pour suggérer une des plus belles réalisations d’un destin féminin. Pour décrire le parcours œdipien de la petite fille et en franchir surtout les points d’impasse, il vaut beaucoup mieux passer résolument du théâtre de Sophocle à celui d’Euripide puisque là nous y franchissons en effet un au delà du masochisme, pour y découvrir, dans toute son horreur et toute sa cruauté, ce que peut être le sadisme dit féminin aussi bien dans  » Médée » que dans « Les Bacchantes ». Même si nous ne pouvons en rester là.
 

Jocaste, la mère d’Antigone

Nous savons très peu de choses des liens de haine et d’amour d’Antigone et de sa mère, Jocaste, mais nous avons pourtant en notre possession un indice très précieux : elles ont, toutes les deux, mis fin à leur jour par pendaison, en s’étranglant avec leurs écharpes. Quel sens pourrions-nous donner à cette coïncidence? S’agissait-il pour Antigone, d’une ultime tentative d’identification à sa mère?
Lacan évoque la signification de ces suicides par pendaison dans le séminaire de l’Ethique de la psychanalyse: « Antigone pendue dans son tombeau évoque bien autre chose que l’acte du suicide, car il y toutes sortes de mythes d’héroïnes, de jeunes filles pendues, tel celui d’Ergone par exemple, lié à l’avènement du culte de Dionysos. Son père, à qui Dionysos a donné le vin, a, faute d’en connaître bien l’usage, abusé d’elle, il est mort, et sa fille vient se pendre sur son tombeau. Bref il y là tout un arrière- plan rituel et mythique.17. » Ce que Lacan retient surtout de cet arrière-plan mythique c’est la référence au culte de Dionysos, référence qu’il reprendra, ailleurs, dans ce même séminaire, à propos de la mort d’Antigone, en citant et surtout en commentant à la lettre ce fragment d’Héraclite :  » Si, certes, ils ne faisaient cortèges et fête à Dionysos, en chantant des hymnes, qu’est qu’ils feraient? Les hommages les plus déshonorants à ce qui est honteux ».

Des bacchantes en état de transe

 C’est cette citation en effet qui nous permet de franchir une étape décisive sur les chemins de la féminité et d’y mettre à jour un au-delà du masochisme et tout aussi bien du sadisme dit féminin dans une référence aux cultes phalliques. Mais pour pouvoir exploiter toutes ses ressources, il faut d’abord suivre ce texte à la lettre. Voici donc ce fragment d’Héraclite dans son intégralité tel qu’il est retraduit et commenté par Lacan. La phrase précédemment citée se complète ainsi : « Si, certes, ils ne faisaient cortèges et fêtes à Dionysos, en chantant des hymnes, qu’est qu’ils feraient? Les hommages les plus déshonorants à ce qui est honteux. Mais Hadès et Dionysos c’est le même pour qui ils sont en délire et célèbrent les bacchanales ». Hadès et Dionysos, le sexe et la mort, sont identiques. En un autre point du séminaire, Lacan démontre par un exemple cette conjugaison, ce mariage de l’amour et de la mort, à propos d’Antigone. Il en dit ceci : « Une avant dernière entrée du chœur fait éclater l’hymne au dieu le plus caché, suprême, Dionysos. Les auditeurs croient que c’est une fois de plus l’hymne de la libération – par un état de transe – qu’on est bien libéré, que tout va s’arranger. Pour quiconque sait ce que représente Dionysos et son cortège farouche, c’est bien parce que les limites du champ de l’incendie sont franchies que cet hymne éclate » Et le reste de la scène le confirme puisqu’on voit alors Créon frapper aux portes du tombeau derrière lequel se trouvent maintenant deux cadavres, celui d’ Hémon et d’Antigone.
 

« Les hommages les plus déshonorants à ce qui est honteux »

 
Pour pouvoir rendre compte de la façon dont une femme peut franchir cette impasse du masochisme dit féminin et se libérer de ces liens mortels, je vous ai donc proposé de passer du théâtre de Sophocle à celui d’Euripide, Mais cela ne saurait suffire, il faut passer ensuite, cette étape étant franchie, de la tragédie à la comédie, en évoquant toute la verdeur des pièces d’Aristophane, dont les deux plus vivantes et encore actuelles, celles de « Lysistrata » et de « L’assemblée des femmes ».
C’est donc dans le théâtre d’Euripide que sont décrites ces fort dangereuses bacchanales. Les bacchantes, ou les ménades, en état de transe, sous l’emprise du Dieu, se livraient en effet à des actes meurtriers. Par leur force décuplée, elles déchiraient à mains nues, des chevreaux, des génisses et même ce pauvre Penthée, le fils d’Agavé qui, caché dans un pin, avait voulu surprendre ces femmes célébrant les bacchanales. Sa mère elle-même donna le signal du carnage et promena ensuite sa tête au bout d’un thyrse. Les hommes aussi pouvaient être atteints par cette mania divine. Euripide décrit, par exemple, la folie furieuse d’Héraclès tombé sous l’emprise de Lyssa, messagère d’Héra. Il égorgea sans en avoir conscience, sa femme et ses trois enfants.
Mais pour pouvoir quitter ce champ de l’horreur, nous pouvons donc évoquer les cortèges de satyres promenant d’énormes phallus érigés. Il suffit pour cela de se référer à ces hommages qui paraissent fort ambigus à ce qui est honteux dans le fragment d’Héraclite. A propos de cette citation, Lacan remet en effet en cause ce terme des « Aidoïa » en rappelant qu’il a un double sens, d’une part, il peut se traduire comme les parties honteuses, d’autre part, comme quelque chose de respectable et de vénérable mais aussi d’invisible, d’inaccessible. C’est donc en ce point de mystère que se conjoignent ce qu’il en est de l’amour et de la mort.

De la tragédie à la comédie
Ce qui permet ce franchissement de la mort à la vie, cet abandon du masochisme non pas pour le sadisme mais pour l’activité, une activité féminine, c’est justement le passage de la tragédie à la comédie autour de ce terme dédoublé des Aidoïa. Ce mot fait en effet appel tout à la fois à « la célébration des divins mystères qui étaient toujours aux femmes réservée » et à ces joyeux cortèges de satyres, les cômos, qui promenaient, au milieu de la foule, des simulacres du phallus, qui l’élevait déjà au rang de symbole.
Une comédie d’Aristophane, « Les Acharniens » évoque ces cortèges phalliques. H. Jeanmaire se réfère à cette comédie, dans son ouvrage fabuleux – un vrai régal- extrêmement bien documenté, « Dionysos »19, pour décrire ces fêtes de village. « La cérémonie principale, écrit-il, consistait dans un cortège qui promenait en procession le phallos, certainement de grande dimension; on l’accompagnait de chants ou de chansons, et un sacrifice avait lieu, à cette occasion, qui ne consistait peut-être qu’en offrandes de galettes et de bouillie ». C’est en effet ce que raconte Aristophane, par le truchement de l’un de ses personnages, Dicéopolis, un pacifiste avant la lettre, qui célèbre pour lui tout seul, en famille, des « Dionysies champêtres » en ces termes :

 » Recueillez-vous! Recueillez-vous!
… Toi, Xanthias, tiens le phallos bien droit!
Dépose la corbeille, ma fille, pour l’inauguration du sacrifice
…Allons ma fille ! et porte ma gracieuse, avec grâce
la corbeille! et de la gravité! Ah bienheureux
qui te baisera et qui te fera,
péter comme une belette, à ton réveil,
En marche!… Xanthias, à vous deux, de vous tenir bien droits
le Phallos et toi, derrière la canéphore.
Et moi je suis en chantant le cantique du phallos »

Ces célébrations phalliques telles qu’ Aristophane les décrits étaient donc des sortes d’évocations champêtres un peu idylliques, d’accord avec la nature – les terres sont fertiles – de paix conclue entre les hommes qui guerroyaient sans cesse et surtout de joie de vivre avec une célébration des plaisirs du corps, des plaisirs de l’amour.
C’est donc ainsi dans cette référence aux cultes phalliques que nous pouvons tracer les voies de la féminité qui exige cet abandon de la position œdipienne à l’égard du père et dont le masochisme dit féminin constitue la tare, la faute et le prix à payer pour cette non castration symbolique. Ce phallus érigé au rang de symbole permet donc aux femmes de se délivrer aussi bien du masochisme dit féminin que de leur sadisme, pour pouvoir, telles les femmes de « Lysistrata », envoyer joyeusement « leurs persiques en l’air » avec l’homme de leur choix.



Un commentaire sur “Pour aller en bacchanales”

  1. Passant, prends sans crainte, enfin…, la main que te tend Liliane Fainsilber pour le fabuleux voyage initiatique auquel elle te convie, et si tu traverses les Enfers du féminin pour participer à son Mystère, dis-toi que tu auras accédé au Continent vierge que Freud et Lacan n’avaient qu’entrevu.
    Et si tu es dévoré, en chemin?, c’est qu’elle t’aime, Liliane! Ses persiques au ciel avec toi, dit-elle !

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