A propos du das Ding des religieux et des mystiques

 Quand on s’intéresse à cette question on s’aperçoit que de fait Lacan a assez peu parlé des mystiques. Parmi les quelques occurrences que l’on peut retrouver dans le séminaire, à part celle du séminaire Encore, il y a une qui me parait tout spécialement énigmatique. Pour tout dire, je n’arrive pas à la déchiffrer. Elle se trouve dans une des séances du séminaire de l’Ethique de la psychanalyse du 13 janvier 1960 Il évoque le das Ding des religieux et des mystiques et en ces termes : « Freud nous a laissé devant le problème d’une béance renouvelée concernant le das Ding qui est celui des religieux et des mystiques, au moment où nous ne pouvions plus le mettre en rien sous la garantie du Père. »

Nous avons donc d’une part « cette béance renouvelée ». Par quoi serait-elle renouvelée ? Ne serait-ce pas justement par ce que Lacan est entrain d’élaborer concernant ce concept même de das Ding, comme étant ce qui au centre de l’appareil psychique est ce noyau de réel qui a échappé à la symbolisation, ce autour de quoi il s’est construit ?

 Si ce das Ding des religieux et des mystiques est au cœur de chaque sujet, libre à chacun de « coloniser ce champ de la Chose » par ce qu’il souhaite, pour les uns ce sera leur Dame, pour les autres leur Dieu, ce n’est pas là que porte, me semble-t-il, la difficulté, c’est la seconde partie de la phrase « au moment où nous ne pouvions plus le mettre en rien sous la garantie du père. » Ce serait donc ce das Ding des religieux et des mystiques qu’on ne pourrait plus mettre sous la garantie du père.

J’ai relu une grande partie des textes freudiens sur la question religieuse et à chaque fois Freud se réfère à cette question du père, du père mort, parce que tué par ses fils. Ce n’est peut-être donc pas dans le texte freudien qu’on peut trouver réponse à cette question de la garantie du père ou plutôt de son absence de garantie. Peut-être est-ce dans la séance même du séminaire où Lacan en parle.

Pour l’instant je n’ai qu’une seule petite piste, ce que Freud écrivait à Fliess à propos de cette Autre préhistorique autour de laquelle se structure la névrose hystérique, la névrose obsessionnelle et la psychose , mais aussi comment il rapproche ces trois structures des trois formes de sublimation, l’art et l’hystérie, la névrose obsessionnelle et la religion, la paranoïa et la science.

C’est la seule petite piste que j’ai pour l’instant en posant donc l’équivalence entre cette «Autre préhistorique » de Freud et ce « das Ding » de Lacan. Et si c’était cette absence de garantie du père qui nécessitait les mises en place de ces structures de substitution ? Je vous fais part de cette question à l’état naissant. Si vous avez des idées n’hésitez pas.

4 Comments

  1. Pendant les années que j’ai consacrées à l’étude du processus créatif, je n’ai pas (osé) abord(er)é la question de la sublimation tout simplement parce que je n’étais pas très convaincu que je devais aborder cette caractéristique de l’esprit humain avec les yeux d’une thèorie psychosexuelle comme la psychanalyse – vous avez d’ailleurs joué un rôle assez décisif dans cette adoption de la psychanalyse pour thèorie du sujet en me soumettant au  » principe d’incertitude d’Heisenberg », ce dont je vous suis reconnaissant. Voilà pour mon intérêt de la sublimation en lisant votre article (en 2 partie). Mon intérêt est tel que j’ai publié sur mon site, un texte d’Olivier Douville

    http://www.jf-doucet.com/+Traversees-de-la-melancolie-ou-la+

    De plus, le modèle que j’ai essayé de combler en 4 phases est commun aux créateurs et aux mystiques : c’est dire combien vos articles surviennent avec pertinence.

  2. Bonnet Marc

    Bonjour Liliane,
    « Freud nous a laissé devant… » et « Père » avec une majuscule, me retiennent aussi.
    La garantie du Père qui disparait, c’est à mon avis celle et celui du religieux combattu par Freud, n’en demeure alors pas moins le problème de l’expérience mystique. Donc comment en rendre compte, sans ce Dieu Le père ? C’est un problème effectivement pour « l’athéisme » de la psychanalyse, si la question mystique n’est pas considérée par elle et Lacan comme « une simple histoire de foutre ».
    La béance des mystiques dure encore (« renouvelée »), peut-être a-t-elle pris forme de celles d’écrivains comme Beckett ou Georges Bataille ? Ce « Rien » en eux ou devant eux (Mme Edwarda) pose toujours sa question d’un trou (organique) dans le langage ou les discours. Elle a été vécu par ces deux-là presque de façon sacrificielle dans une athéologie vécue debout.
    À lire, donc, le texte de JF-Doucet.
    Cordialement,
    MB

  3. Fainsilber

    Merci Marc pour cet éclairage. il faut que j’y repense car ce qui me pose question dans l’approche que vous en proposez c’est celle de la dénomination de mystique à propos de Bataille ou de Becket. En effet Lacan disait que ses écrits à lui étaient du même ordre que ceux des mystiques mais il ne viendrait à l’idée de personne, me semble-t-il, de le qualifier lui-même de mystique. il me semble que ce que Lacan modifie dans ce séminaire de la psychanalyse c’est pour ainsi dire la métapsychologie de la sublimation, c’est elle, cette métapsychologie, qu’il ne met plus en rien sous la garantie du père, c’est ce qu’avançait Freud quand dans Totem et tabou et Moïse et le monothéisme, il décrivait toutes les fondations de la vie sociale et culturelle sur le meurtre du père, secondairement érigé en Dieu.
    Mais ma réponse n’a rien de définitif…

  4. Bonnet Marc

    Chère Liliane, bonjour et merci de votre remerciement, désolé si ce qui suit est un peu « décousu », je le laisse à votre propre recherche.
    Il me viendrait peut-être à moi de qualifier Lacan de mystique (sourire). Si l’analyse à la Lacan débouche, après épuisement(s) des identifications et des plaintes, sur une rencontre avec le Réel de l’humain (en lui) comme dirait Alain Didier-Weill, il y a quelque chose d’ordre mystique dans cette expérience (de dénudement) et sous ce vocable: Réel.
    Le meurtre du père chez Lacan ne serait-il pas de le ramener à une fonction (désacralisation), presque un utilitaire, si j’en crois cette phrase étrange:  » Se passer du père en s’en servant » ? Un semblant très utile.
    Ce qui me manque tout de même dans ce procès, c’est la dimension amoureuse à l’extrême, très sensuelle, que l’on trouve dans les mystiques chrétiens. L’expérience Lacanienne du dénudement me ferait plutôt penser à celle des « mystiques » du Bouddhisme ou de celle de son ami François Cheng dans la recherche de la Voie du Milieu.
    Je viens de lire aussi  » Freud jusqu’à Dieu » de Marie Balmary, petit opuscule qui se termine sur une vision de la communauté humaine faisant la ronde autour de ce vide (Das Ding) que vous avez su si bien nommé dans votre « petit » texte sur « La Mauvoisine et le champ de Boulimos ».
    La sublimation est, pour moi (peinture), cette dépense en raccourci qui saute, dans son processus de transcription/ré-émission de l’émotion physique, l’intermédiaire solide… Lequel ? Le Père ?
    Je vais en quelque sorte du physique primaire (réception) directement à un physique secondaire (émission) très proche de l’écriture et donc je suppose de la lettre. Peut-être avec une idée de partage au plus près: c’est comme si j’allais d’un réel reçu mais illisible à un autre émis mais rendu lisible.
    Le texte de Douville, malgré son enchevêtrement, pour cela me parle beaucoup.
    Désolé d’être un peu en vrac, mais je cherche itou. Le trouverais-je ?
    Amicalement,
    MB

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