Le rêve des deux garçons qui se battent

 

C’est le rêve d’un homme adulte. Il fait partie des rêves qui mettent en relation le contenu manifeste du rêve avec un souvenir d’enfance, auquel ce contenu fait allusion. Il se trouve toujours dans le chapitre «  Matériau et sources du rêve » p. 241. Il y est en compagnie du rêve de l’établissement orthopédique et de celui que j’aime beaucoup, celui des chutes sur le Graben, le corso de la prostitution à Vienne.

«  Il voit deux jeunes garçons en train de se battre, deux jeunes tonneliers, comme il le déduit des instruments étalés alentour ; l’un des deux garçons a jeté l’autre par terre, celui qui est allongé a des boucles d’oreille ornées de pierres bleues. Il se précipite sur le malfaisant en brandissant sa canne pour le corriger. Celui-ci trouve refuge auprès d’une femme qui se tient près d’une palissade comme si c’était sa mère. C’est une femme de journalier, qui tourne le dos au rêveur. A la fin elle se retourne et le dévisage avec un regard affreux qui lui fait prendre la fuite, effrayé. Dans ses yeux on voit la chair rouge qui saille de la paupière inférieure. »

Freud relie donc ce contenu manifeste du rêve à des souvenirs d’enfance, ceux de la découverte traumatique s’il en est du sexe féminin : «  Comme la femme se tient dans le rêve se tient dans la même position que lui en train d’uriner, il s’agit donc d’une femme en train d’uriner, à quoi ressortit ensuite le « spectacle affreux », la « saillie de la chair rouge », ce qui ne peut se rapporter qu’à l’appareil génital grand ouvert, dans la position accroupie, lequel vu à l’époque de l’enfance, réapparaît dans le souvenir ultérieur comme « chair brute », comme « blessure ».

Entre le contenu manifeste de ce rêve et les souvenirs d’enfance qui s’y rapportent, se trouvent bien sûr mentionnés, comme à chaque fois, les associations du rêve qui permettent en effet de passer de l’un aux autres. Freud isole, comme d’habitude mentionnés par des italiques, les signifiants qui y sont à l’oeuvre et parmi eux se trouve une bien curieuse expression qui a été traduite en français par J.P Lefebvre «  Faire péter le fond du tonneau ».

A propos de cette expression, Claire Charlot, au cours de nos échanges, a écrit ceci : «  Ce rêve des deux garçons qui se battent est vraiment très riche et bien interprété finalement, contrairement aux précédents qui nous laissaient un peu sur notre faim. C’est un pur rêve d’horreur de la castration. D’ailleurs l’expression allemande « faire péter le fond du tonneau » « Dem Fass den Boden ausschlagen » condense une bonne part de ce dont il s’agit dans ce rêve. Elle signifie « c’est le bouquet ! » : on ne pouvait pas attendre pire ! On peut noter aussi que le verbe employé dans cette expression « ausschlagen » signifie casser, crever mais aussi refuser; « schlagen » signifie « frapper ».
On trouve dans ce rêve un procédé de figuration intéressant : le signifiant  » tonnelier » lui vient dans le récit du rêve à partir d’images « des instruments étalés alentours ». Il me semble que lorsque le rêve utilise ainsi des signes pour évoquer autre chose, c’est toujours qu’il s’agit de retrouver une expression au delà  : ce n’est pas le tonnelier que le rêve veut évoquer, c’est l’expression idiomatique associée. »

Il y a une des associations du rêve que Freud ne pousse pas plus loin mais qui permettrait peut-être de donner son sens sexuel à cette expression «  Faire péter le fond du tonneau ». Il s’agit d’un « célèbre couplet humoristique du genre » qu’on ne peut pas bien sûr retrouver mais dont Freud nous indique l’essentiel à savoir que l’un de ces garçons s’appelle Marie et qu’il était donc une fille. On pourrait donc penser qu’il s’agit bien d’une identification féminine du rêveur par rapport au père qui avait en effet provoqué une intense angoisse de castration.

Il me semble en tout cas que ce rêve pourrait être une belle démonstration de ce que Lacan affirmait dans l’un de ses textes majeurs « la signification du phallus », que « le complexe de castration à une fonction de nœud dans la structuration des symptômes » ( mais bien sûr pas seulement puisque c’est également lui qui établit la répartition entre les sexes, comme homme et comme femme). Ici, il s’agirait de la structuration du rêve.

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