Un rêve masochiste

 

Christelle Prévôt

Suivre Freud de texte en texte pour comprendre son élucidation d’un rêve masochiste dans « L’Interprétation du rêve ».

Freud nous indique qu’une autre motivation des anti-rêves de désir prend sa source dans la composante masochiste de la constitution sexuelle de bien des gens, composante masochiste née du retournement en son contraire de la composante agressive sadique.

Ceux qui recherchent du plaisir dans l’humiliation et le tourment psychique sont des masochistes idéels et leurs rêves de déplaisir sont une satisfaction de leur inclination masochiste.

Vient ensuite l’exposition du rêve cité en exemple, il est composé de trois séquences :

1 – Que son frère aîné le « sekiert » (la traduction dit « tarabuste » voire « haché »)
2 – Que deux adultes se font des manières dans une intention homosexuelle  c’est une scène de séduction
3- Le frère a vendu l’entreprise dont il s’était réservé la direction pour son avenir
Le rêveur est un jeune homme qui a gravement tourmenté son frère auquel il était attaché par des tendances homosexuelles.

L’interprétation du rêve que nous donne Freud est la suivante : « C’est bien fait pour moi si mon frère m’infligeait cette vente , pour me punir de tous les tourments que je lui ai fait endurer. »

Il est intéressant pour comprendre l’interprétation que Freud fait de ce rêve de faire un détour par deux de ses textes : Les trois essais sur la théorie sexuelle et Dostoïevski ou le parricide.

Dans Les trois essais sur la théorie sexuelle , Freud aborde la question de la pulsion de cruauté. Taquiner ou aimer les joutes verbales avec une personne déterminée signe que le choix d’objet se dirige vers cette personne .

D’après Freud toujours, on peut reconnaître une des racines de la pulsion sadique dans le fait que l’excitation sexuelle est favorisée par l’activité musculaire. Puis il souligne que pour de nombreux individus l’association infantile entre la lutte corporelle et l’excitation sexuelle détermine la direction qui sera privilégiée ultérieurement par leur pulsion sexuelle .

Freud nous indique concernant notre rêveur qu’il rêve après «  un changement de caractère radical ». Du coup le retournement en son contraire, le passage du sadisme, de la pulsion de cruauté vers le masochisme semblerait être de l’objet vers le sujet et de l’agitation physique vers le mental en quelque sorte .

Dans son essai sur Dostoïevski ou le parricide Freud expose ainsi le rapport entre sadisme et masochisme :

« Le masochiste dans les petites choses est sadique avec l’extérieur et dans les choses importantes est sadique envers lui-même , c’est  le plus tendre , le meilleur des hommes. »

Freud semble faire un reproche à Dostoïevski : celle de n’avoir pas su être l’éducateur et le libérateur des peuples en restant dans une position de repli , faite de soumission à l’autorité temporelle et spirituelle. Échec nous dit -il dû à sa névrose dont la formule serait la suivante : « une prédisposition bisexuelle forte et une capacité à se défendre avec une grande intensité contre la dépendance envers un père dur. »

Freud nous dit : «  la relation personne , objet-père tout en conservant son contenu s’est transformé en une relation entre le moi et le surmoi : une nouvelle mis en scène sur une nouvelle scène » , le surmoi devient sadique comme le père fut dur et méchant et le moi masochiste c’est-à-dire féminin et passif , la passivité n’ayant pas été refoulée du fait de la forte prédisposition bisexuelle, un grand besoin de punition s’institue alors dans le moi qui s’offre comme victime du destin .

L’analyse que fait Freud du roman Les Frères Karamazov est particulièrement intéressante car le même voile/défiguration est à l’œuvre dans le rêve qui nous concerne, permettant ainsi de mieux appréhender la différence entre contenu manifeste et contenu latent et ainsi comprendre l’interprétation que Freud nous a livré du rêve. A savoir que dans le roman, c’est le frère du héros qui porte la responsabilité d’actes criminels. Lui pour moi, en somme, via le trait d’identification partagée de la haine du père.

De la même manière dans le rêve c’est le frère pour lequel il a manifesté un attachement homosexuel qui représenterait le père et quand il est question d’homosexualité dans la séquence 2 on a « deux adultes », voile supplémentaire nécessaire . Quand le frère le prive de son entreprise, de son avenir, peut-on y voir l’écho de cette phrase de Freud : « le destin est une projection ultérieure du père » ? Le destin de notre rêveur semble se dessiner dans son rêve, comme s’élucide dans le roman celui de l’auteur.

1 – S.Freud, L’interprétation du rêve, « La défiguration onirique »  p 199, Essais Points, (traduction J.P Lefebvre)
 

 

 

 

 

 

 

 

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