Un rêve où Freud « galvanise » Nansen, l’explorateur polaire

Nous avons  travaillé, ces dernières semaines, la façon dont Lacan a analysé les trois rêves de cette femme hystérique, du type de l’eau qui dort,  dans deux séances du séminaire des Formations de l’inconscient. Nous en sommes maintenant aux trois rêves de Freud qui sont également très intéressants dans la partie «  L’infantile dans le rêve » pages 230 et 231.

En effet Freud reprend l’analyse du rêve de la monographie botanique et du rêve de l’oncle Joseph, pour les rattacher à deux souvenirs-écrans, qui sont en quelque sorte à l’arrière-plan de ces rêves. Par contre il évoque pour la première fois, ce rêve où il porte secours à l’explorateur Nansen.

Il renvoie lui aussi à un souvenir-écran, ce qui est pour lui sans doute une page de honte : des adultes (ses grands frères) s’étaient moqué de lui parce qu’il avait confondu deux mots REISEN et REISSEN. Il me semble que nous devons tous avoir des souvenirs de ce genre où nous nous sommes heurtés à la difficulté de trouver l’usage juste des mots. Cela nous arrive même en tant qu’adultes.

Voici le texte de ce rêve : «  Après avoir lu le récit de Nansen sur son expédition polaire, il avait rêvé qu’il était dans le désert de glace et qu’il galvanisait ce hardi chercheur pour traiter une sciatique dont il se plaignait. »

Il relie donc ce rêve à un souvenir de son enfance : « Vers l’âge de trois ou quatre ans, il avait écouté un jour avec curiosité des adultes en train de parler de voyages de découverte, et demandé ensuite à son papa si c’était une maladie grave. Il avait manifestement confondu les mots « reisen » (voyages) et « reissen » douleur lancinante, et les railleries de ses frères et sœurs avaient veillé à ce que cet épisode humiliant ne tombe pas chez lui dans l’oubli. » En travaillant toutes ces rêves, je n’avais jamais mesuré à quel point nous pénétrons ainsi dans l’intimité de Freud. Quel courage il a eu de s’exposer ainsi et ce en toute simplicité, sans fausse pudeur.

Je me pose pour ma part une question, si le rêve renvoie à un souvenir-écran, est-ce que pour autant ces deux signifiants soulignés sont la vraie source du rêve ? Quand Freud décrit ce qu’il en est de ces souvenirs-écrans il indique que tout comme les rêves, ils doivent être eux aussi interprétés. Donc cette équivoque du REISEN/ REISSEN ne devrait pas être le dernier mot de ce rêve. Du coup j’ai repensé à cette lettre de Freud adressé à Fliess, celle où il raconte comment au cours d’un « voyage », « reise » , il avait pu voir sa mère nue.

Il s’agit de la lettre datée du 3/10/1897 ( lettre 70) : il explique à Fliess « qu’en lui quelque chose d’intéressant se passe :  J’ai découvert aussi, écrit-il, que plus tard ma libido s’était éveillée et tournée vers matrem, cela à l’occasion d’un voyage de Leipzig à Vienne que je fis avec elle et au  cours duquel je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la voir toute nue […] Tu as pu voir dans toute sa splendeur ma peur des voyages ».

Ainsi avec ces deux signifiants qui jouent d’un ou de deux S, nous glissons du rêve au souvenir-écran puis au symptôme.

Une remarque de Freud au moment de raconter ce rêve a attiré mon attention «  Si, laissant le contenu manifeste du rêve, on se tourne maintenant vers les pensées du rêve, qui ne sont mises en évidence que dans et par l’analyse, on peut y constater avec étonnement la contribution active d’épisodes vécus dans l’enfance, y compris dans les rêves dont le contenu n’aurait jamais éveillé de suppositions de cette nature »

Je me suis en effet posée la question, si à propos des rêves des analysants ou de ses propres rêves, on essaie toujours de retrouver ses sources infantiles quand elles n’y apparaissent pas de façon évidente dans les associations du rêve. Dans ce cas, on peut dire qu’un tel rêve n’a pas été complètement analysé, qu’on s’est en quelque sorte arrêté en chemin. Comme le décrivait Freud à propos de l’un des rêves de Dora, celui où il y a un incendie dans la maison, il y a toujours deux jambes au rêve et il en a besoin pour se tenir debout et c’est ainsi qu’il avait retrouvé les souvenirs de l’énurésie infantile de Dora et le temps où son père venait la réveiller pour l’empêcher de mouiller son lit. Dans chaque rêve on devrait pouvoir retrouver les signifiants pulsionnels qui l’on provoqué, pour Freud galvanisant Nanssen, si on retrouve cet ancien souvenir de voyage avec sa mère, il s’agirait de signifiants visuels, pour Dora, de signifiants phalliques urétraux.

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Pour ceux que le maniement du graphe du désir intéresse, on peut inscrire ces signifiants pulsionnels impliqués dans le rêve, mobilisés par lui, sur la ligne haute du graphe au niveau où Lacan inscrit la pulsion avec l’aide du sigle S barré poinçon de grand D, tandis que le contenu manifeste du rêve, comme toutes les formations de l’inconscient, vient s’inscrire au niveau du message. La flèche verte indiquant la fonction de l’interprétation qui effectue cette transmutation.

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