Le rêve d’une amie de Freud

Le rêve se trouve page 383, dans le chapitre “ le travail du rêve ». Il est introduit par une phrase que, pour ma part, je n’arrive pas à bien déchiffrer. Je vous laisse donc le soin de l’interpréter vous-même en fonction du rêve cité : “Je ferai maintenant état d’un rêve dans l’analyse duquel la mise en image de la pensée abstraite joue un rôle plus important. La différence entre ce genre d’interprétation du rêve et celle qui recourt au symbolisme ne cesse pas cependant d’être très nettement marquée. Dans l’interprétation symbolique du rêve, la clé de la symbolisation est arbitrairement choisie par l’interprète du rêve. Dans les cas de déguisements langagiers que nous citons, les clés sont universellement connues et données par la pratique langagière établie. Quand on dispose de la bonne idée spontanée dans la bonne circonstance, on peut aussi, soit totalement, soit partiellement résoudre des rêves de cette nature indépendamment des indications du rêveur.”

Est-ce que, en cette circonstance, Freud ne nous indique pas qu’il n’utilise pas ce symbolisme mais sa connaissance de la vie de son amie pour l’interpréter ?

Voici donc le texte de ce rêve : “Une dame de mes amies fait le rêve suivant : elle se trouve à l’opéra. C’est une représentation de Wagner qui a duré jusqu’à huit heures moins le quart du matin. A l’orchestre ( Parkett) et au parterre sont dressées des tables où l’on mange et boit. Son cousin qui rentre juste de voyage de noces est assis à l’une de tables avec sa jeune femme; à côté d’eux un aristocrate. On dit de ce dernier que c’est la jeune femme qui l’aurait ramené du voyage de noces; d’une manière parfaitement franche, un peu comme on ramènerait un chapeau du voyage de noces. Au milieu de la partie orchestre se trouve une tour élevée qui supporte à son sommet une plateforme ceinte d’une grille en fer. Tout en haut il y a le chef d’orchestre, qui a les traits de Hans Richter ( chef d’orchestre de l’opéra de Vienne) ; il tourne en rond derrière sa grille, sue atrocement et dirige depuis ce poste d’orchestre bien rangé, en dessous, au pied de cette tour. Elle-même est assise dans une loge avec une amie (que je connais). Sa sœur cadette veut lui tendre depuis l’orchestre un gros morceau de charbon en lui expliquant qu’elle ne savait pas que ça allait durer si longtemps et qu’elle devrait maintenant avoir affreusement froid. ( Un peu comme si les loges devraient être chauffées pendant la longue représentation. )

Freud commence en effet son interprétation du rêve en soulignant qu’il s’était abstenu de demander à son amie une analyse de ce rêve et n’avait pris appui que sur la connaissance de sa vie : “ Grâce au peu de savoir que j’avais des relations personnelles de la rêveuse je suis arrivé à interpréter par moi-même certaines parties de celui-ci. Je savais qu’elle avait eu beaucoup de sympathie pour un musicien dont la carrière avait été interrompue par une maladie mentale”.

C’est donc autour de ce signifiant “ la tour des fous”, “Narrenturm” que Freud va condenser l’interprétation de ce rêve.

Cet homme “dépasse de la hauteur d’une tour tous les autres membres de l’orchestre”.
Avec la grille en haut de la tour, il tourne en rond comme un animal en cage, ceci étant une allusion à son nom : Hugo Wolf, le loup.
Il a souffert de troubles psychiques.
Il y est aussi question de niveau social, être en haut ou en bas de l’échelle sociale avec donc d’éventuelles mésalliances. “ Quelqu’un d’en haut”.

Freud écrit que “Narrenturm serait par exemple le mot dans lequel les deux pensées auraient pu se rencontrer”.

Le deuxième signifiant est “ ce gros morceau de charbon’

“Une fois que le mode de figuration était débusqué, écrit Freud, on pouvait tenter de résoudre avec la même clé la deuxième absurdité apparente, celle des morceaux de charbon qui lui sont tendus par la sœur. Charbon ne pouvait rien signifier d’autre qu’amour secret”.
Et sans plus de justification, ni de commentaire, il cite ces vers :
“ Aucun feu, aucun charbon,
ne peut brûler aussi fort
que brûle un amour secret
dont personne ne sait rien”.

Dans ce rêve Freud indique encore une jolie expression à propos du fait qu’elle même et son amie étaient restées assises, le fait de “faire tapisserie” lorsqu’une jeune fille n’est pas invitée à danser et que donc elle n’a pas de succès.

Le déchiffrage de ce rêve ne m’a pas fait de difficulté mais par contre je n’ai pas réussi à bien mesurer la place qu’il occupe dans la démonstration de Freud. Je pense que ce qui me fait difficulté c’est le fait que Freud est plus préoccupé dans cette partie de son œuvre de la mise en images du rêve, donc de la fabrication du rébus plus que de son interprétation. Il s’agit en effet du travail du rêve.

Ce rêve cité par Freud est intéressant justement parce qu’il est analysé par l’analyste et non par l’analysant, certes à partir de tout ce qu’il sait de lui, mais avec ses propres associations. Cela peut être en effet une indication sur la façon dont l’analyste participe à l’interprétation du rêve avec l’aide de ses propres signifiants.

Cette approche de Freud m’a fait penser aux séances courtes de Lacan. Freud centre l’interprétation de son rêve sur le signifiant “Narrenturm” qu’il prend, dit-il, à la lettre.
Lors des séances courtes de Lacan, il arrêtait en effet la séance, sur quelque chose qui dans le discours de l’analysant, le sollicitait lui, mais avant même que l’analysant en sache quelque chose et donc qu’il ait commencé à associer autour de ce signifiant. C’est ce que fait Freud avec cette tour des fous et ce bout de charbon. Ce sont en effet pour l’instant les propres associations de Freud et non pas celles de son amie. On est donc du côté du travail d’élaboration de l’analyste. Ce que Reik appelle le temps d’élaboration de son interprétation.

A noter que la Tour des fous est un bâtiment connu à Vienne.
https://www.viennapass.de/fr/sites-touristiques/tour-aux-fous-collection-anatomo-pathologique

 

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