Psychanalyse

D’énigmes en quiproquo et quolibets, le style de Lacan

Dans  » Fonction et champ de la parole et du langage « , l’un de ses premiers textes où il se risque à une approche linguistique de la psychanalyse, avec sa logique du signifiant, Lacan écrivait :  » La loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet, toute licence n’étant pas encore ouverte au-delà.
Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée de d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées.  »

En relisant cette lumineuse citation de Lacan, en ce temps des premiers séminaires, je me demandais ce qui avait pu infléchir à ce point son style, au cours des années, quels transferts avaient ainsi modifié son mode d’adresse à ses auditeurs.

A propos de l’Homme aux rats

C’est en 1907 que Freud fit ses premières armes dans cette guerre sans merci que se livre l’obsessionnel. Avec l’Homme aux rats, il avait  réussi à pénétrer au cœur des combats de cette névrose. Tandis que la bataille faisait rage, faisant alliance avec son patient, prenant sa défense, il l’a aidé à lutter contre son grand délire obsessionnel, sa grande obsession des rats.
Je ne fais que l’évoquer ici : le double point de départ de cette obsession avait été d’une part, le récit fait par un « capitaine cruel» d’un vieux supplice chinois : On introduisait dans l’anus d’un condamné des rats affamés, d’autre part, une circonstance fortuite, il avait reçu un colis par la poste et devait en rembourser les frais non pas au capitaine comme il lui avait été dit par erreur mais à la demoiselle de la poste elle-même qui lui avait fait confiance.
Quelques heures après, lui était venue cette menace qu’il s’était   formulé à lui-même :  s’il ne rendait pas l’argent au capitaine alors son père et sa dame, des personnes qui lui étaient chères subiraient ce supplice des rats.
Freud a eu beaucoup de mal à déchiffrer cet écheveau très compliqué autour de cette dette à payer coûte que coûte,  mais dès cette époque il avait appris beaucoup de choses concernant la structure d’une névrose obsessionnelle.
Notamment, même s’il avait préféré laisser dans l’ombre, comme en attente, celle qui était l’objet de ces amours conflictuelles et à vrai dire l’enjeu même du conflit, à savoir sa mère, il avait déjà par contre bien repéré le rôle décisif qu’avait joué dans son scénario obsessionnel la haine qu’il éprouvait à l’égard de son objet rival, son père.

« Une forte imagination suscite l’événement »

Ainsi longtemps avant Freud, le sage Montaigne avait déjà découvert les mystères de l’identification, identifications aux symptômes de ceux avec qui on se sent en sympathie, mais aussi identifications viriles ou féminines au gré des désirs de ceux  qui nous ont mis au monde. Si comme il l’écrivait il se méfiait de cette force de l’imagination et prenait la fuite devant elle, il avait bien tort, car c’est tout d’abord elle qui fait toute la richesse de notre destin d’être humain, comme homme ou comme femme.

A propos du désir de devenir psychanalyste, camionneur ou brocanteur

Le désir  de devenir psychanalyste n’est-il pas du même ordre que le désir qu’expriment les enfants de devenir aviateur, conducteur de train ou camionneur, instituteur ou brocanteur ?

Les analystes n’en parlent pas souvent parce que c’est de l’ordre de l’intime, mais quand surgissent des rêves en cours d’analyse où pour la première fois le timide désir d’exercer ce métier s’exprime de façon plus ou moins voilé on s’aperçoit alors à quel point un tel désir a de profondes racines inconscientes. Ce sont celles-ci une fois analysées, interprétées, qui permettent alors à chacun de savoir, selon la jolie formule de Lacan, de savoir s’il veut ce qu’il désire.

Je me souviens du premier rêve (il y en a eu d’autres) que j’ai fait en cours d’analyse et qui témoignait de ce désir de devenir psychanalyste. Je ne veux pas bien sûr en décrire toutes les implications mais je peux au moins en donner le contenu manifeste et vous laisser deviner son contenu latent. A l’époque dans la ville où nous habitions il y avait une rue très en pente. J’ai rêvé que je descendais cette rue confortablement assise dans un fauteuil, un fauteuil de psychanalyste. Il avait ceci de particulier d’être muni de roulettes. Ce rêve évoquait un souvenir d’enfance où je descendais effectivement une rue en pente sur une planche à roulettes que fabriquent un jour ou l’autre tous les enfants. Ce sont des jeux garçonniers qui deviennent par la suite interdit aux jeunes filles et qui m’ont laissé quelques regrets. Voilà où va se nicher ce désir de devenir psychanalyste !

Qu’est-ce que le complexe de castration ?

La première fois que Freud parle, tout au moins d’une façon un peu élaborée, du complexe de castration masculin, dans les « Trois essais sur la théorie de la sexualité »,  il le définit ainsi :  «  Les petits garçons ne mettent pas en doute que toutes les personnes qu’ils rencontrent ont un appareil génital semblable au leur ; il ne leur est donc pas possible de concilier l’absence de cet organe avec l’idée qu’ils se forment d’autrui. »  Cette phrase des trois essais précède le titre du paragraphe intitulé «  Complexe de castration et envie du pénis ». On remarquera d’emblée dans ce passage que Freud réserve le terme complexe de castration pour le garçon et l’envie du pénis pour la fille, ce n’est en effet que plus tard que cette dénomination du complexe de castration englobera celle de l’envie du pénis au titre de complexe de castration féminin.

Donc cette première définition du complexe de castration est donnée en ces termes : «  les petits garçons maintiennent avec ténacité cette conviction, la défendent contre des faits contradictoires que l’observation ne tarde pas à leur révéler, et ils ne l’abandonnent souvent qu’après avoir passé par de graves luttes intérieures (complexe de castration). Leurs efforts en vue de trouver un équivalent au pénis perdu de la femme jouent un grand rôle dans la genèse de perversions multiples ».

L’homme au miroir (encore l’Homme aux loups)

Je n’avais jamais trop prêté attention au caractère de ce nouveau symptôme de l’Homme aux loups et surtout à la surprenante description qu’en fait Ruth Mack Brunswick : Il faisait peur à la bonne quand il arrivait ! Autrement dit elle le prenait pour un fou. D’emblée cela pose la question : est-ce une obsession ou un délire psychotique ? Est-ce que le grand délire de l’Homme aux rats courant voir son ami pour lui demander s’il était un grand criminel n’était pas aussi inquiétant que celui de l’Homme aux loups se préoccupant de  l’état de son nez et se plaignant du fait qu’il ne pouvait plus vivre ainsi, aussi  défiguré, aussi mutilé, aussi castré ?

Le rêve de la femme pressée

Claire Charlot

Après nous avoir livré tout un morceau d’auto-analyse de ses rêves de voyage à Rome, Freud nous présente maintenant quelques exemples de rêves de patients, à partir desquels l’analyse permet de retrouver, comme source du rêve, des scènes infantiles vécues.

Pour introduire ces exemples, il oscille entre précaution et confiance. Précaution d’abord car, comment être sûr de ces scènes de l’enfance quand le souvenir du patient en est flou ou même perdu ? Quand on est parti d’une simple allusion dans un rêve ? Freud sait bien que ce ne sera pas facile d’être toujours convaincant d’autant plus qu’il ne pourra pas s’étendre sur le matériel qui permet d’établir le lien. Néanmoins il termine son paragraphe en disant, sans plus d’explication : « Toutefois, ce n’est pas pour autant que je vais m’abstenir de les communiquer ».

L’objet phobique de Freud : le train

A propos de ce train devenu ainsi objet phobique pour Freud, j’ai pensé au roman de Zola, « La bête humaine ». Au temps de Freud, les locomotives à vapeur étaient des vrais montres de puissance, aussi menaçantes que n’importe quel dragon défendant l’accès d’une profonde caverne. Je crois aussi me souvenir d’une chanson ancienne où il s’agissait d’un train fou entraînant des centaines de voyageurs vers une mort inexorable.

Les annonces d’un grand destin

Suite de l’interprétation du rêve de l’oncle Joseph

Freud présente le rêve de l’oncle Josef, celui à la barbe jaune, une première fois, dans le chapitre «  la défiguration dans le rêve ». Il se trouve p. 177 de la version J.P. Lefebvre. En effet il met l’accent sur le fait qu’il éprouve beaucoup de tendresse pour cet oncle Josef,  ce qui dans la réalité est loin d’être le cas. Quand il le reprend dans ce chapitre « L’infantile dans le rêve », p. 231, c’est pour mettre ce rêve en relation avec un nouveau souvenir-écran qu’il nous confie, celui de la vieille paysanne qui lui avait promis un fabuleux destin. Pourtant rien dans le texte de ce rêve nous permet de deviner ce que sera le secret dernier de ce rêve :

«  I – L’ami R est mon oncle. J’ai une grande tendresse pour lui.

II- Je vois devant moi son visage légèrement modifié. Il est comme étiré en longueur, une barbe jaune l’encadre en faisant un contraste particulièrement net ».

Dans ce second chapitre, celui de l’infantile dans le rêve,  Freud reprenant ce rêve, se contente de donner à nouveau son interprétation, à savoir qu’il exprime son désir d’être nommé Professeur extraordinaire et dans ce but, son désir de dévaloriser ainsi ses deux confrères présentés comme étant indignes d’accéder à ce titre, aussi peu dignes de l’être que son oncle Joseph.

Un rêve où Freud « galvanise » Nansen, l’explorateur polaire

Nous avons  travaillé, ces dernières semaines, la façon dont Lacan a analysé les trois rêves de cette femme hystérique, du type de l’eau qui dort,  dans deux séances du séminaire des Formations de l’inconscient. Nous en sommes maintenant aux trois rêves de Freud qui sont également très intéressants dans la partie «  L’infantile dans le rêve » pages 230 et 231.

En effet Freud reprend l’analyse du rêve de la monographie botanique et du rêve de l’oncle Joseph, pour les rattacher à deux souvenirs-écrans, qui sont en quelque sorte à l’arrière-plan de ces rêves. Par contre il évoque pour la première fois, ce rêve où il porte secours à l’explorateur Nansen.

Il renvoie lui aussi à un souvenir-écran, ce qui est pour lui sans doute une page de honte : des adultes (ses grands frères) s’étaient moqué de lui parce qu’il avait confondu deux mots REISEN et REISSEN. Il me semble que nous devons tous avoir des souvenirs de ce genre où nous nous sommes heurtés à la difficulté de trouver l’usage juste des mots. Cela nous arrive même en tant qu’adultes.

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